Chapitre xxvii

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Donne-moi tout pour tout, donne-toi tout à moi,

Sans te rien réserver, sans rien garder en toi

Par où tu te sois quelque chose :

L'amour-propre est pour l'âme un dangereux poison,

Et les autres malheurs où son exil l'expose,

Quelle qu'en puisse être la cause,

N'entrent point en comparaison.

Selon l'empressement, l'affection, les soins,

Chaque chose à ton cœur s'attache plus ou moins,

Ils en sont l'unique mesure :

Si ton amour est pur, simple et bien ordonné,

Tu pourras hautement braver la créature,

Sans craindre en toute la nature

Que rien te retienne enchaîné.

Ne desire donc point, fuis même à regarder

Tout ce que sans péché tu ne peux posséder,

Tout ce qui brouille ton courage :

Bannis tout ce qui peut offusquer sa clarté

Sous l'obscure épaisseur d'un indigne nuage,

Et changer en triste esclavage

L'intérieure liberté.

Chose étrange, mon fils, parmi tant d'embarras,

Que du fond de ton cœur tu ne te ranges pas

Sous ma providence ineffable,

Et qu'une folle idée, étouffant ton devoir,

T'empêche de soumettre à mon ordre adorable

Tout ce que tu te sens capable

Et de souhaiter et d'avoir !

Pourquoi t'accables-tu de soucis superflus,

Et qui te fait livrer tes sens irrésolus

Au vain chagrin qui les consume ?

Arrête ta conduite à mon seul bon plaisir,

N'admets aucune flamme, à moins que je l'allume,

Et l'angoisse ni l'amertume

Ne te pourront jamais saisir.

Si pour l'intérêt seul de tes contentements

Tu veux choisir les lieux et les événements

Que tu penses devoir te plaire,

Tu ne te verras point dans un entier repos,

Et les mêmes soucis dont tu te crois défaire

Sur ton bonheur imaginaire

Reviendront fondre à tous propos.

Le succès le plus doux et le plus recherché

Aura pour ton malheur quelque défaut caché

Par où corrompre tes délices,

Et de quelque séjour que tu fasses le choix,

Ou l'envie, ou la haine, ou d'importuns caprices,

Ou de secrètes injustices,

T'y feront bien porter ta croix.

Ce n'est point ni l'acquis par d'assidus efforts,

Ni ce qu'un long bonheur multiplie au dehors

Qui te sert pour ma paix divine :

C'est un intérieur et fort détachement,

Qui retranchant du cœur jusques à la racine

L'indigne amour qui te domine,

T'y donne un prompt avancement.

Joins au mépris des biens celui des dignités ;

Joins au mépris du rang celui des vanités

D'une inconstante renommée :

On condamne demain ce qu'on loue aujourd'hui,

Et cette gloire enfin dont l'âme est si charmée,

Comme le monde l'a formée,

S'éclipse et passe comme lui.

Ne t'assure non plus au changement de lieux :

Le cloître le plus saint ne garantit pas mieux,

Si la ferveur d'esprit n'abonde ;

Et la paix qu'on y trouve en sa pleine vigueur

Ne devient qu'une paix stérile et vagabonde,

Si le zèle ardent ne la fonde

Sur la stabilité du cœur.

Tiens-y donc ce cœur stable et soumis à mes lois,

Ou tu t'y changeras et mille et mille fois

Sans être meilleur ni plus sage ;

Et les occasions y sauront rejeter,

Y sauront, malgré toi, semer pour ton partage

Autant de trouble, et davantage,

Que tu n'en voulus éviter.

Affermis donc, seigneur, par les grâces puissantes

Dont ton esprit divin est le distributeur,

Les doux élancements de ces ferveurs naissantes

Dont tu daignes être l'auteur.

Détache-moi si bien de la foiblesse humaine,

Que l'homme intérieur se fortifie en moi,

Et purge tout mon cœur de tout ce qui le gêne,

Et de tout inutile emploi.

Que d'importuns desirs jamais ne le déchirent ;

Que d'un mépris égal il traite leurs objets,

Sans que les plus brillants de leur côté l'attirent,

Sans qu'il s'amuse aux plus abjets.

Fais-moi voir les plaisirs, les richesses, la gloire,

Ainsi que de faux biens qui passent en un jour ;

Fais-leur pour tout effet graver en ma mémoire

Que je dois passer à mon tour.

Sous le ciel rien ne dure, et partout sa lumière

Ne voit que vanités, que trouble, qu'embarras :

Oh ! Que sage est celui qui de cette manière

Envisage tout ici-bas !

Donne-la-moi, seigneur, cette haute sagesse

Qui te cherchant sur tout, te trouve jour et nuit,

Et qui t'aimant sur tout, n'a ni goût ni tendresse

Que pour ce qu'elle y fait de fruit.

Qu'elle peigne à mes yeux toutes les autres choses,

Non telles qu'on les croit, mais telles qu'elles sont,

Pour en user dans l'ordre à quoi tu les disposes,

Dans l'impuissance qu'elles ont.

Que son dédain accort rejette avec prudence

Du plus adroit flatteur l'hommage empoisonné,

Et ne murmure point de voir par l'impudence

Son meilleur avis condamné.

Ne se point émouvoir pour des paroles vaines,

Qui font bruit au dehors et ne sont que du vent,

Et refuser l'oreille à la voix des sirènes,

Dont tout le charme est décevant,

C'est un des grands secrets par qui l'âme, avancée

Sous ta sainte conduite au bon et vrai sentier,

Poursuit en sûreté la route commencée,

Et se fait un bonheur entier.