Chapitre xxxix
Written 1656-01-01 - 1656-01-01
« mon fils, entre mes mains remets toujours ta cause :
Je saurai bien de tout ordonner en son temps ;
Sans ennui, sans murmure attends que j'en dispose,
Et je ferai trouver à tes desirs contents
Plus d'avantage en toute chose
Que toi-même tu n'en prétends. »
Je vous remets le tout, seigneur, sans répugnance ;
Je vous remets le tout ; et plus j'ose y penser,
Plus je vois qu'en effet je ne suis qu'impuissance,
Et que tous mes efforts ne peuvent m'avancer.
Plût à votre bonté que l'âme peu touchée
De tout ce qui peut suivre ou tromper son desir,
Je la pusse à toute heure offrir bien détachée
Aux ordres souverains de votre bon plaisir !
« mon fils, l'homme est changeant, et souvent il s'emporte
Avec empressement vers ce qu'il veut avoir :
Tant qu'il ne l'obtient pas, sa passion est forte ;
Mais quelque estime enfin qu'il veuille en concevoir,
Il en juge d'une autre sorte,
Sitôt qu'il est en son pouvoir.
« dans tout ce qu'il possède il voit moins de mérite ;
Une flamme nouvelle éteint le premier feu ;
Du propre attachement l'inconstance l'agite ;
Un desir fait de l'autre un soudain désaveu,
Et ce n'est pas peu qu'on se quitte
Même dans les choses de peu.
« c'est l'abnégation, mais sincère et parfaite,
Qui peut seule affermir son instabilité :
Qui se bannit de soi trouve en moi sa retraite ;
L'esclavage qu'il prend devient sa liberté,
Et dans la perte qu'il a faite
Il rencontre sa sûreté.
« mais ce vieil ennemi de la nature humaine
De tes meilleurs desseins cherche à gâter le fruit ;
Et tout impatient de renouer ta chaîne,
Pour rétablir en toi son empire détruit,
Il tient les ruses de sa haine
En embuscade jour et nuit.
« il étale à tes sens des douceurs sans pareilles,
Qu'eux-mêmes prennent soin de te faire goûter ;
Il cache tous ses lacs sous de fausses merveilles,
Pour voir si par surprise il t'y pourra jeter ;
Et sans l'oraison et les veilles
Tu ne les saurois éviter. »