Charivari

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Parisiens ! âme, sourire,

Beauté pareille aux lys fleuri,

Vous êtes tous, on peut le dire,

Les amis du Charivari!

C'est un révolutionnaire,

Dont nous allons, devoir bien doux,

Célébrer le cinquantenaire.

O ciel ! mais alors, direz-vous,

Il est vieux comme sainte Thècle,

Il a des ans subi l'affront !

Oui, j'en conviens, un demi-siècle

A passé vivant sur son front.

Pourtant, sans peur et sans reproche,

Fidèle au but essentiel,

Il est jeune comme Gavroche

Et comme les moineaux du ciel.

Marchant toujours où l'on avance,

Où jamais l'espoir ne finit,

Votre pensée est la Jouvence

Où sans cesse il se rajeunit.

Toujours de ses prunelles claires

Fixant les cieux d'où vient le jour,

Il a vos espoirs, vos colères,

Vos superbes élans d'amour.

Voyez sa chevelure blonde,

Son regard de Suzanne au bain

Et son allure vagabonde :

Il a l'âge de Chérubin !

Toujours haïssant le sévice

Des grands et des petits bourreaux,

Contre la Sottise et le Vice

Il s'escrime, comme un héros.

Son sourire que rien ne fane

Poursuit Turcaret dans son parc,

Et la flèche d'Aristophane

S'envole en sifflant de son arc !

Et les Judas, les vils Alphonses,

Les filous dont l'œil s'effarait,

Tout ce qui rampe dans les ronces

Au bas de l'humaine forêt,

Le délateur, le traître horrible

Qui n'a pas connu la rougeur,

Tremblent quand cet enfant terrible

Leur apparaît, comme un vengeur !

Il est noble et, si l'on y fouille,

Son passé fort bien réussi

Vaut bien celui des La Trémouille

Et des meilleurs Montmorency.

Car toujours, pour calmer sa fièvre,

Cet ennemi des plats valets

A trempé son ardente lèvre

Dans le verre de Rabelais.

Qu'il soit joyeux, nul ne le nie.

C'est là sa gloire ; mais parfois

Il eut avec lui le Génie,

Ce grand Warwick faiseur de rois !

Parisienne ! blanche étoile

Dont l'éclat n'est jamais terni,

Ton charme divin se dévoile

Dans tout l'œuvre de Gavarni.

Ce symphoniste philosophe

A su dérouler les accords

De la mystérieuse étoffe

Sur les lignes de ton beau corps,

Et mieux que tous, il a su comme

L'émail de tes petites dents,

Empressé de mordre la pomme,

S'enfonce avec amour dedans !

Daumier que la Satire mène,

Avec les Juvénals frayant,

A peint la Comédie Humaine

Ainsi qu'un Balzac effrayant ;

Et sous un pantalon précaire

Ivre de dandysme et d'orgueil,

A montré son Robert Macaire

Avec le bandeau noir sur l'œil !

Puis, raillant la sottise plate,

Vint le gai, l'ingénieux Cham,

Dont la plaisanterie éclate,

Folle comme un coup de tam-tam !

Mais c'est fini des épopées.

Des cocottes, pâles comme eux.

Invitent à leurs priapées

Un tas de funèbres gommeux.

Leur moisson qui n'était pas grasse,

Toujours s'appauvrit ; mais Grévin

A su trouver la triste grâce

De tout ce monde maigre et vain ;

Et nul n'a mieux peint les allures

Des insidieuses Laïs

Éparpillant leurs chevelures

Couleur de rose et de maïs.

Ainsi sous leur crayon s'allume

Tout un monde prodigieux.

Voilà qui va bien. Mais la plume ?

Elle a fait aussi de son mieux.

En ses colères indignées,

Charivari nargue le temps ;

Il a des verges à poignées,

Encor pour au moins cinquante ans.

Puis il aura le vent en poupe

Si votre amitié lui sourit,

Car, comme Riquet à la Houppe,

Vous savez donner de l'esprit !

Donc, vous tous, buveurs d'ambroisie

Qui dédaignez le vin banal,

Aimez-nous, ô foule choisie !

Et, saluant votre journal,

Pour fêter son cinquantenaire,

Qu'un applaudissement nourri

Fasse, avec un bruit de tonnerre,

Un immense charivari !