Charivari à la lune

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

O Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes

Où tu nous vois toujours errant

T'ont donné ce sourire. En vain tu le veloutes.

Ce sourire est exaspérant.

Je sens que les tourments d'une race inquiète

Te servent de distraction.

Ça t'amuse de voir hésiter un poète

Entre le rêve et l'action.

Je sens que voir entrer nos pas dans une voie

Pour en ressortir aussitôt

Est la chose qui fait s'écarquiller ta joie,

Silencieusement, là-haut.

Tu souris, car tu vois la scène et la coulisse ;

Et quand ta douceur fait semblant

De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice

Cousue avec un rayon blanc.

Oui, quand, les soirs d'été, nous cueillons un peu l'heure,

Heureux au clair de lune, enfin !

Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre"

Dans tes corbeilles d'argent fin.

Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore,

Pourquoi sourire ? Est-ce que c'est

Parce que tu connais ce que la Terre ignore ?

Sais-tu ? Ne sais-tu pas ? Qui sait ?

Souris-tu pour cacher des fiertés socratiques,

Ou des doutes à la Pyrrhon ?

Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques,

Profil mince ou visage rond ?

Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne

De ce qu'il sait qu'il ne sait rien ?

Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne,

Quelque chose de renanien ?

Quand tu fais de la grâce exacte ou fantômale

Au-dessus de notre bateau,

Ton sourire vient-il de l'École Normale,

Ou d'une fête de Watteau ?

Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connaître

Le mot qui tire d'embarras ?

Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fenêtre,

Je jure que tu parleras !

Tu souriais tantôt quand la nuit trop superbe

M'a fait pleurer. Tu as souri ?

Eh bien ! je vais, frappant sur les cuivres, du verbe,

Te donner un charivari !

Je ferai tant de bruit avec les métaphores,

Je t'assourdirai tellement

D'interpellations rapides et sonores,

Que, lasse au fond du firmament,

Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire,

Tu répondras et tu diras

Si tu n'as promené là-haut que le mystère

D'un domino de Mardi-Gras !

Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire

Avec lequel tu te défends,

Cette ténacité dans l'interrogatoire

Qu'ont les juges et les enfants ;

Et sans me laisser prendre à la froideur commode

De tes impassibilités,

Je lèverai sans fin le marteau de mon ode,

Et, frappant à coup répétés,

Frappant, comme ces clous à crochet qu'on enfonce,

Le point d'interrogation,

Tant que je n'aurai pas obtenu la réponse,

Je poserai la question.

Pour voguer sur ton eau

Quel monarque fantasque

T'a fait creuser là-haut

Dans du porphyre, Vasque ?

Au bout de quel fétu

De souffleur noctambule

T'arc-en-cielises-tu

Dans l'air bleuâtre, Bulle ?

Exigeant d'un mortel

Une adresse impossible,

Pour quel Guillaume Tell

Sors-tu de l'ombre, Cible ?

Au-dessus des coteaux

Qui sont barbus d'éteule,

Quels sont les bleus couteaux

Que tu repasses, Meule ?

Quand, partant pour ailleurs,

Au voyage on se risque,

Quel est, des aiguilleurs,

Celui qui t'ouvre, Disque ?

Quel est, dans ta blancheur

De banquise immobile,

L'invisible pêcheur

Qui peut t'aborder, Ile ?

Lorsque glisse en rêvant

Ta forme d'or qui s'arque

De l'arrière à l'avant,

Quelle est ta voile, Barque ?

Quand mincit au lointain

Ton bombement de toile

Lumineux et latin,

Quelle est ta barque, Voile ?

Sur l'espalier du soir

Quel jardinier t'empêche

De mûrir pour pouvoir

Te garder blanche, Pêche ?

Sur les lignes de l'air,

Portée où l'ombre flotte,

Quel est-il, le Wagner

Qui put t'inscrire, Note ?

Es-tu la drachme, ou l'as,

Et, ton effigie, est-ce

Celle d'une Pallas

Ou d'un Auguste, Pièce ?

Lorsqu'on voit s'assembler

Les nuages en groupe,

Qui te fait circuler

De l'un à l'autre, Coupe ?

Pour que sorte un jardin

De la brume qui rampe,

Quel sublime Aladin

Frotte ton cuivre, Lampe ?

L'été comme l'hiver,

Quand ton cadran se montre,

Quel est le Gulliver

Qui te remonte, Montre ?

Quel est l'officiant

Qui, pâle, t'a sortie

D'un ciboire effrayant,

Et qui t'élève, Hostie ?

Quelle vague, quel flot

Dont la crête scintille

Put monter assez haut

Pour te laisser, Coquille ?

Quel vieux séditieux

Dont le cerveau retarde,

Blanche, au feutre des dieux,

Vint t'arborer, Cocarde ?

Quel montreur, affublant

L'ombre d'un drap tragique,

Te projette, Rond blanc

De lanterne magique ?

Loupe au cristal puissant,

Quel savant gigantesque

Par toi nous grossissant

Arrive à nous voir presque ?

Fer à cheval d'acier,

Quel maréchal t'embrase

Pour marescalcier

Bucéphale ou Pégase ?

Pour que nous n'en ayons

Jamais lé goût aux lèvres,

Qui met sur des clayons

Ce fromage de chèvres ?

Quel est le noir jaloux

Qui, sultan jusqu'aux moelles,

T'a placé, Piège à loups,

Dans son sérail d'étoiles ?

Quand tu scintilles, nu,

Au crépuscule fourbe,

De quel crime inconnu

Reviens-tu, poignard courbe ?

Hamac, quel négligent,

T'accrochant à deux astres,

Dort dans ton arc d'argent,

Bercé sur nos désastres ?

Pour que passe un rayon,

Quel brave machiniste

Ouvre ce trappillon

Sur notre monde triste ?

Au fond du ciel léger

Pétase de lumière,

Quel est le Grand Berger

Qui te porte en arrière ?

Toi qui mets sur l'azur

Ta nacre de Byzance,

Es-tu d'un Être obscur

Le jeton de présence ?

En encre de clarté,

D'une plume de cygne,

Quel dieu te fait, Pâté,

Sur le ciel, quand il signe ?

Alourdis-tu — terreur

Qui surplombe ou qui tombe ! —

Globe, un poing d'empereur ?

Ou d'anarchiste, Bombe ?

Buire, quel Cellini

Galbe ton métal rose ?

Quel est, Point sur un I,

Le Musset qui te pose ?

Te maniant encor,

Là-haut, mieux que personne,

Quel est, Faucille d'or,

Le Hugo qui moissonne ?

Quel clown, frappant du pied,

Va bondir de la Ville,

Cerceau, dans ton papier,

Pour imiter Banville ?

A quel char de sommeil

Dors-tu, Roue enrayée ?

Cymbale de vermeil,

Qui t'a dépareillée ?

Quelle fut — le sait-on ?

O Tête d'Holopherne,

Ta Judith ? Quel est ton

Diogène, Lanterne ?

Ex-voto, pour quel vœu

Pends-tu sur la nuit noire ?

Quel Roland du Mont Bleu

T'embouche, Cor d'ivoire ?

Quel émir, Bouclier.

Te suspend à sa selle ?

A quoi va se lier,

Cerf-Volant, ta ficelle ?

Quels sont tes poids, Plateau

De balance romaine ?

En mangeant ce gâteau

Quel enfant se promène ?

Quel chiffre est ciselé

Sur cette tabatière ?

Quel chat noir a filé

Par ton trou blanc, Chatière ?

Quel garde assermenté

T'a sur sa blouse, Plaque ?

Quelle Tasse de thé

Sert-on sur du vieux laque ?

Grand Bouton de Cristal,

Quel mandarin te porte ?

Poignée en clair métal,

Ouvres-tu quelque porte ?

Fermoir étincelant,

Fermes-tu quelque tome ?

Hublot, tu luis au flanc

De quel Vaisseau Fantôme ?

Quel Coq, escam quærens.

Perle, du bec te pousse ?

Palette, quel Rubens

Passe dans toi le pouce ?

De cette Opale, au loin.

Quel turban s'agrémente

Qui te grignote un coin,

O Pastille de menthe ?

Qui va, dans les « ha ! ha ! »

Te décrocher, Timbale ?

Quelle Nausicaa

Te perd dans le ciel, Balle ?

Dans quel moule arrondi

Est-ce que l'on t'arrange,

Tarte ? De quel midi

Peux-tu bien être, Orange ?

De quel verre, Sorbet ?

De quelle jatte, Crème ?

O, de quel alphabet ?

Zéro, de quel problème ?

De quel pré, Champignon ?

Visière, de quel Casque ?

Pont, de quel Avignon ?

Tambourin, de quel Basque ?

Qui donc, Veilleuse, dort ?

Quel est ton hiver, Neige ?

Cirque, ton picador ?

Ton écuyer, Manège ?

Quel Hercule a jeté

Ce Peloton de laine ?

Fleur, quel est ton été ?

Ton Sèvres, Porcelaine ?

Faïence, ton Nevers ?

Prunelle, ton Cyclope ?

Médaille, ton revers ?

Cachet, ton enveloppe ?

Ton portrait, Médaillon ?

Diamant, ton satrape ?

Grelot, ton postillon ?

Grain de raisin, ta grappe ?

Ton Versaille, Œil-de-Bœuf ?

Œil de tigre, ta jongle ?

Ton bilboquet, Boule ? Œuf,

Ton nid ? Arc, ta flèche ? Ongle,

Ton doigt ? Lotus, ton lac ?

Ton lait, Bol ? Ton puits, Cruche ?

Fruit, ta branche ? Or, ton sac ?

Pain, ton blé ? Miel, ta ruche ?

Je m'arrête, essoufflé… Mais je sens qu'elle va

Parler ! que cette voix va tinter, qu'on rêva

D'argent ! que cette voix d'argent va me répondre !

Que la Lune a senti sa patience fondre,

Et qu'elle va répondre !… Et j'attends, haletant,

Qu'elle tinte le mot de l'énigme ; et, tintant

Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue,

La Lune me répond froidement :

« Continue ! »