Charivari à la lune
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
O Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes
Où tu nous vois toujours errant
T'ont donné ce sourire. En vain tu le veloutes.
Ce sourire est exaspérant.
Je sens que les tourments d'une race inquiète
Te servent de distraction.
Ça t'amuse de voir hésiter un poète
Entre le rêve et l'action.
Je sens que voir entrer nos pas dans une voie
Pour en ressortir aussitôt
Est la chose qui fait s'écarquiller ta joie,
Silencieusement, là-haut.
Tu souris, car tu vois la scène et la coulisse ;
Et quand ta douceur fait semblant
De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice
Cousue avec un rayon blanc.
Oui, quand, les soirs d'été, nous cueillons un peu l'heure,
Heureux au clair de lune, enfin !
Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre"
Dans tes corbeilles d'argent fin.
Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore,
Pourquoi sourire ? Est-ce que c'est
Parce que tu connais ce que la Terre ignore ?
Sais-tu ? Ne sais-tu pas ? Qui sait ?
Souris-tu pour cacher des fiertés socratiques,
Ou des doutes à la Pyrrhon ?
Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques,
Profil mince ou visage rond ?
Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne
De ce qu'il sait qu'il ne sait rien ?
Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne,
Quelque chose de renanien ?
Quand tu fais de la grâce exacte ou fantômale
Au-dessus de notre bateau,
Ton sourire vient-il de l'École Normale,
Ou d'une fête de Watteau ?
Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connaître
Le mot qui tire d'embarras ?
Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fenêtre,
Je jure que tu parleras !
Tu souriais tantôt quand la nuit trop superbe
M'a fait pleurer. Tu as souri ?
Eh bien ! je vais, frappant sur les cuivres, du verbe,
Te donner un charivari !
Je ferai tant de bruit avec les métaphores,
Je t'assourdirai tellement
D'interpellations rapides et sonores,
Que, lasse au fond du firmament,
Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire,
Tu répondras et tu diras
Si tu n'as promené là-haut que le mystère
D'un domino de Mardi-Gras !
Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire
Avec lequel tu te défends,
Cette ténacité dans l'interrogatoire
Qu'ont les juges et les enfants ;
Et sans me laisser prendre à la froideur commode
De tes impassibilités,
Je lèverai sans fin le marteau de mon ode,
Et, frappant à coup répétés,
Frappant, comme ces clous à crochet qu'on enfonce,
Le point d'interrogation,
Tant que je n'aurai pas obtenu la réponse,
Je poserai la question.
Pour voguer sur ton eau
Quel monarque fantasque
T'a fait creuser là-haut
Dans du porphyre, Vasque ?
Au bout de quel fétu
De souffleur noctambule
T'arc-en-cielises-tu
Dans l'air bleuâtre, Bulle ?
Exigeant d'un mortel
Une adresse impossible,
Pour quel Guillaume Tell
Sors-tu de l'ombre, Cible ?
Au-dessus des coteaux
Qui sont barbus d'éteule,
Quels sont les bleus couteaux
Que tu repasses, Meule ?
Quand, partant pour ailleurs,
Au voyage on se risque,
Quel est, des aiguilleurs,
Celui qui t'ouvre, Disque ?
Quel est, dans ta blancheur
De banquise immobile,
L'invisible pêcheur
Qui peut t'aborder, Ile ?
Lorsque glisse en rêvant
Ta forme d'or qui s'arque
De l'arrière à l'avant,
Quelle est ta voile, Barque ?
Quand mincit au lointain
Ton bombement de toile
Lumineux et latin,
Quelle est ta barque, Voile ?
Sur l'espalier du soir
Quel jardinier t'empêche
De mûrir pour pouvoir
Te garder blanche, Pêche ?
Sur les lignes de l'air,
Portée où l'ombre flotte,
Quel est-il, le Wagner
Qui put t'inscrire, Note ?
Es-tu la drachme, ou l'as,
Et, ton effigie, est-ce
Celle d'une Pallas
Ou d'un Auguste, Pièce ?
Lorsqu'on voit s'assembler
Les nuages en groupe,
Qui te fait circuler
De l'un à l'autre, Coupe ?
Pour que sorte un jardin
De la brume qui rampe,
Quel sublime Aladin
Frotte ton cuivre, Lampe ?
L'été comme l'hiver,
Quand ton cadran se montre,
Quel est le Gulliver
Qui te remonte, Montre ?
Quel est l'officiant
Qui, pâle, t'a sortie
D'un ciboire effrayant,
Et qui t'élève, Hostie ?
Quelle vague, quel flot
Dont la crête scintille
Put monter assez haut
Pour te laisser, Coquille ?
Quel vieux séditieux
Dont le cerveau retarde,
Blanche, au feutre des dieux,
Vint t'arborer, Cocarde ?
Quel montreur, affublant
L'ombre d'un drap tragique,
Te projette, Rond blanc
De lanterne magique ?
Loupe au cristal puissant,
Quel savant gigantesque
Par toi nous grossissant
Arrive à nous voir presque ?
Fer à cheval d'acier,
Quel maréchal t'embrase
Pour marescalcier
Bucéphale ou Pégase ?
Pour que nous n'en ayons
Jamais lé goût aux lèvres,
Qui met sur des clayons
Ce fromage de chèvres ?
Quel est le noir jaloux
Qui, sultan jusqu'aux moelles,
T'a placé, Piège à loups,
Dans son sérail d'étoiles ?
Quand tu scintilles, nu,
Au crépuscule fourbe,
De quel crime inconnu
Reviens-tu, poignard courbe ?
Hamac, quel négligent,
T'accrochant à deux astres,
Dort dans ton arc d'argent,
Bercé sur nos désastres ?
Pour que passe un rayon,
Quel brave machiniste
Ouvre ce trappillon
Sur notre monde triste ?
Au fond du ciel léger
Pétase de lumière,
Quel est le Grand Berger
Qui te porte en arrière ?
Toi qui mets sur l'azur
Ta nacre de Byzance,
Es-tu d'un Être obscur
Le jeton de présence ?
En encre de clarté,
D'une plume de cygne,
Quel dieu te fait, Pâté,
Sur le ciel, quand il signe ?
Alourdis-tu — terreur
Qui surplombe ou qui tombe ! —
Globe, un poing d'empereur ?
Ou d'anarchiste, Bombe ?
Buire, quel Cellini
Galbe ton métal rose ?
Quel est, Point sur un I,
Le Musset qui te pose ?
Te maniant encor,
Là-haut, mieux que personne,
Quel est, Faucille d'or,
Le Hugo qui moissonne ?
Quel clown, frappant du pied,
Va bondir de la Ville,
Cerceau, dans ton papier,
Pour imiter Banville ?
A quel char de sommeil
Dors-tu, Roue enrayée ?
Cymbale de vermeil,
Qui t'a dépareillée ?
Quelle fut — le sait-on ?
O Tête d'Holopherne,
Ta Judith ? Quel est ton
Diogène, Lanterne ?
Ex-voto, pour quel vœu
Pends-tu sur la nuit noire ?
Quel Roland du Mont Bleu
T'embouche, Cor d'ivoire ?
Quel émir, Bouclier.
Te suspend à sa selle ?
A quoi va se lier,
Cerf-Volant, ta ficelle ?
Quels sont tes poids, Plateau
De balance romaine ?
En mangeant ce gâteau
Quel enfant se promène ?
Quel chiffre est ciselé
Sur cette tabatière ?
Quel chat noir a filé
Par ton trou blanc, Chatière ?
Quel garde assermenté
T'a sur sa blouse, Plaque ?
Quelle Tasse de thé
Sert-on sur du vieux laque ?
Grand Bouton de Cristal,
Quel mandarin te porte ?
Poignée en clair métal,
Ouvres-tu quelque porte ?
Fermoir étincelant,
Fermes-tu quelque tome ?
Hublot, tu luis au flanc
De quel Vaisseau Fantôme ?
Quel Coq, escam quærens.
Perle, du bec te pousse ?
Palette, quel Rubens
Passe dans toi le pouce ?
De cette Opale, au loin.
Quel turban s'agrémente
Qui te grignote un coin,
O Pastille de menthe ?
Qui va, dans les « ha ! ha ! »
Te décrocher, Timbale ?
Quelle Nausicaa
Te perd dans le ciel, Balle ?
Dans quel moule arrondi
Est-ce que l'on t'arrange,
Tarte ? De quel midi
Peux-tu bien être, Orange ?
De quel verre, Sorbet ?
De quelle jatte, Crème ?
O, de quel alphabet ?
Zéro, de quel problème ?
De quel pré, Champignon ?
Visière, de quel Casque ?
Pont, de quel Avignon ?
Tambourin, de quel Basque ?
Qui donc, Veilleuse, dort ?
Quel est ton hiver, Neige ?
Cirque, ton picador ?
Ton écuyer, Manège ?
Quel Hercule a jeté
Ce Peloton de laine ?
Fleur, quel est ton été ?
Ton Sèvres, Porcelaine ?
Faïence, ton Nevers ?
Prunelle, ton Cyclope ?
Médaille, ton revers ?
Cachet, ton enveloppe ?
Ton portrait, Médaillon ?
Diamant, ton satrape ?
Grelot, ton postillon ?
Grain de raisin, ta grappe ?
Ton Versaille, Œil-de-Bœuf ?
Œil de tigre, ta jongle ?
Ton bilboquet, Boule ? Œuf,
Ton nid ? Arc, ta flèche ? Ongle,
Ton doigt ? Lotus, ton lac ?
Ton lait, Bol ? Ton puits, Cruche ?
Fruit, ta branche ? Or, ton sac ?
Pain, ton blé ? Miel, ta ruche ?
Je m'arrête, essoufflé… Mais je sens qu'elle va
Parler ! que cette voix va tinter, qu'on rêva
D'argent ! que cette voix d'argent va me répondre !
Que la Lune a senti sa patience fondre,
Et qu'elle va répondre !… Et j'attends, haletant,
Qu'elle tinte le mot de l'énigme ; et, tintant
Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue,
La Lune me répond froidement :
« Continue ! »