Chauvinisme

By François Coppée

Written 1906-01-01 - 1906-01-01

J'en conviens. Je suis en retard

Avec le rêve humanitaire.

J'aime, ô France, ta vieille terre

En chauvin, en patriotard.

Des orateurs pleins de faconde,

Apôtres de la crosse en l'air,

Me hurlent le mot de Schiller :

« Nous sommes citoyens du monde !

Hélas ! je l'entendis déjà

S'élever, cette clameur vaine.

Mais alors, sous un flot de haine,

L'invasion nous submergea.

Voilà pourtant qu'on recommence

A faire aux vainqueurs les yeux doux.

« Peuples frères, embrassons-nous ! »

Quelle pitoyable démence !

Ceux de mon âge ont trop vécu.

Ce fier pays s'abaisse et rampe ;

Et, de colère, sur ta hampe,

Tu frémis, ô drapeau vaincu !

Démentis par tant de tueries,

Des rhéteurs par la plèbe élus

Nous déclarent qu'il ne faut plus

De frontières ni de patries.

Chimère ! Songe creux ! Roman !…

« Qui donc a la meilleure place

Dans ton cœur, — dis, l'enfant qui passe, —

Les voisines ou ta maman ? »