Chien perdu

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Quand, s'étant coiffé de son heaume,

Il partit pour venir ici,

Bismarck suivit le roi Guillaume ;

De Moltke le suivit aussi.

Les princes aussi les suivirent ;

Puis après, généralement,

La Prusse, puis tous ceux qui virent

Lever le soleil allemand.

Ils vinrent, ceux de la Bavière

Et même les Wurtembergeois,

Et le sang, comme une rivière,

Lava les pieds de ces bourgeois.

Rassasiés de funérailles,

Ils croyaient entrer à Paris ;

Mais, foudroyés par nos murailles,

Ils durent s'arrêter, surpris.

Et, savourant, parmi ces drames,

Tout l'ennui qu'on peut éprouver,

Ils écrivirent à leurs femmes

Qu'elles vinssent les retrouver.

Alors vers leurs lèvres gourmandes,

Pour mettre un terme à leurs tourments,

Vinrent les femmes allemandes

Avec les petits Allemands.

Puis, lorsqu'en vain ils essuyèrent

Les écuelles d'un air câlin,

Les chiens prussiens s'ennuyèrent ;

Ils vinrent aussi de Berlin,

Espoirs des futurs holocaustes !

Moi-même j'en vis quelques uns

Flâner jusqu'à nos avant-postes ;

Des noirs, des jaunes et des bruns.

Un surtout, — oh ! si triste ! Seule,

Sa queue était gaie. Il tenait

Une sébile dans sa gueule,

Pour apitoyer Dumanet.

Et même, d'une façon nette,

Je compris qu'il eût au besoin

Joué des airs de clarinette,

Et pris le roi Zeus à témoin.

Cet animal était habile !

Par un geste vraiment trouvé,

Bien vite il posa sa sébile

Tout près de moi, sur un pavé.

— Pauvre chien vagabond, lui dis-je,

Que veux-tu ? Dis, que te faut-il ?

Mais soudain, — ô rare prodige

Permis par quelque dieu subtil,—

J'entendis parler ce caniche !

Et comme je tirais deux liards

Pour le renvoyer à sa niche,

Il répondit : — Cinq milliards !