Chose vue sur le grand chemin
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Heureux l’enfant pour qui le don n’est pas l’aumône !
L’été flambe, le blé mûrit, la plaine est jaune.
Une enfant en haillons, pieds nus sur le chemin,
A cueilli des bleuets qu’elle tient à la main.
Elle a quatre ans ; on la laisse errer sur la route.
Mendiante, non pas, mais bien pauvre ; et, sans doute,
Chez elle, on est souvent sans pain à la maison.
L’enfant n’y songe pas. C’est la belle saison.
Elle est libre. Ses pieds, dans la poussière ardente,
Ont chaud. Elle a cueilli des fleurs, elle est contente,
Et, près des peupliers dont tremble le rideau,
Elle marche.
Bercée au trot de son landau,
Une dame, à côté de sa petite fille,
Est prise de pitié pour l’errante en guenille
Et veut semer un peu de bonheur en passant.
« Halte un instant, cocher. »
La petite descend
Et présente un louis à l’enfant demi-nue.
Toutes deux ont quatre ans. L’ignorance ingénue
Qui vit dans leurs yeux clairs ne peut encor savoir
Le sens de ces deux mots — donner et recevoir —
Ni que la charité contient un peu d’offense.
O candeur adorable et sainte de l’enfance !
L’une tend sans façon le louis comme un sou,
L’autre l’accepte ainsi qu’un étrange joujou
Et le prend simplement parce qu’on le lui donne
Puis, cédant à son tour à l’instinct d’être bonne,
Elle offre ses bleuets dans la moisson cueillis.
Alors la riche enfant, trouvant bien plus jolis
Que l’or ces bleuets purs comme les yeux d’un ange,
Et surprise devant le généreux échange,
Et très reconnaissante, et le cœur tout saisi,
Embrasse l’enfant pauvre en lui disant : « Merci. »