Cigarette dorée

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1908-01-01 - 1908-01-01

Je sentais de profil brûler mon œil étrusque

Comme dans le musée ancien que nous aimons,

Et fumais… Tout à coup surgit l'ivresse brusque

D'une bouchée en pleins poumons.

Lors, ce qui passe et vit dehors contre les vitres

Entra. Ce fut un monde invisible et divin.

Une chèvre bêla comme un faune. Il advint

La matière de cent chapitres.

Il advint le mystère ordinaire des jours

Qu'on ne peut percevoir parce qu'on n'est pas ivre,

Parce qu'étant normal on est aveugle et sourd

Et qu'on se contente de vivre.

Pas besoin de mourir pour trouver du nouveau !

Je vois ! l'Univers pâle est grouillant de merveilles.

Toutes mes personnalité se font pareilles,

Et je n'ai plus qu'un seul cerveau.

Je suis simple d'esprit ! Des bravoures assises

Nous en avons fini, cœur las et fanfaron !

Je vais pouvoir ce soir comparaître aux Assises

Internes, qui m'acquitteront.

Je vais enfin marcher au pas avec la clique

De la vie, et jouir de son quotidien.

La routine ? Elle était sublime. Tout est bien,

Tout se débrouille, tout s'explique.

Les villes et le reste à l'extrême horizon,

Les mers où le vent claque aux voiles ineffables,

Tout respire dans l'or et les couleurs des fables :

Nos enfances avaient raison.

Et s'il faut l'attester, la miette de joie

Témoigne : le bonheur attend dans les chemins.

Voici le bout doré, vraie et première proie

Qui me demeure dans la main.