Cigarettes

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Donc, la reine de Taïti,

Si l'on n'a pas menti,

Nous apporte, en sa chevelure,

La fine dentelure

Et l'ombre et le parfum amer

De l'orageuse mer.

N'ayant plus du tout de royaume,

Libre de ce fantôme,

Elle vient admirer Paris,

Les houris, les souris,

Tout ce que notre ville étale

De grâce orientale

Et tous ces lys purs et troublants

Qu'on voit dans les bals blancs.

Sage pourtant comme une Hélène,

En sa robe de laine,

Et levant toujours vers les cieux

Ses yeux insoucieux,

On dit que la belle princesse

Fume, fume sans cesse,

Regarde naître et voltiger

Le nuage léger

Et se laisse conter fleurettes

Par mille cigarettes.

Humbles rimeurs, nous qui rêvons,

Certes, nous l'approuvons

Dans sa fumerie éternelle,

Et nous faisons comme elle.

Car bien clos, à l'abri des vents,

Songer sur les divans,

Fut toujours une douce chose ;

Respirer une rose,

Nous plaît ; boire un généreux vin,

C'est un régal divin ;

Lire Henri Heine ou Shakspere,

Cela vaut un empire ;

Tout va délicieusement

Pour le cœur d'un amant,

Quand un rayon de soleil dore

Les cheveux qu'il adore ;

On se plaît à ne rien prouver ;

Il est bon, pour trouver

L'anéantissement physique,

D'écouter la musique ;

Mais alors que le jour s'enfuit,

Dans le calme réduit

Qu'un tapis effacé décore,

Il est plus doux encore

De fumer, et de voir le feu,

Dans un nuage bleu,

Mettre de rouges collerettes

Au cou des cigarettes.