Clair de lune

By Jules Laforgue

Written 1886-01-01 - 1886-01-01

Penser qu'on vivra jamais dans cet astre,

Parfois me flanque un coup dans l'épigastre.

Ah ! Tout pour toi, lune, quand tu t'avances

Aux soirs d'août par les féeries du silence !

Et quand tu roules, démâtée, au large

À travers les brisants noirs des nuages !

Oh ! Monter, perdu, m'étancher à même

Ta vasque de béatifiants baptêmes !

Astre atteint de cécité, fatal phare

Des vols migrateurs des plaintifs Icares !

Œil stérile comme le suicide,

Nous sommes le congrès des las, préside ;

Crâne glacé, raille les calvities

De nos incurables bureaucraties ;

Ô pilule des léthargies finales,

Infuse-toi dans nos durs encéphales !

Ô Diane à la chlamyde très dorique,

L'amour cuve, prend ton carquois et pique

Ah ! D'un trait inoculant l'être aptère,

Les cœurs de bonne volonté sur terre !

Astre lavé par d'inouïs déluges,

Qu'un de tes chastes rayons fébrifuges,

Ce soir, pour inonder mes draps, dévie,

Que je m'y lave les mains de la vie !