Clichy
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
Entre le déshonneur et l'ennui, quel abîme !
Ne pouvoir échapper au dernier sans un crime ;
Avoir lutté, sentir qu'au bout de tout effort
En voulant rester pur on reste le moins fort
Que de l'oppression il faut subir l'outrage,
Ou se faire à son tour oppresseur ; quel courage
Tiendrait contre le sort qui ne nous rend vainqueur
Après de longs combats, qu'en abaissant le cœur ?
Voilà deux mois déjà qu'une étroite cellule
Emprisonne Caron, victime d'un scrupule ;
Deux mois que jour par jour l'infortuné se dit :
« — Quand pourrai-je quitter ce cloaque maudit ?
Rien ne m'en tirera, non rien, quoi qu'il arrive.
De cinq ans de langueur j'ai donc la perspective !
Et pas un seul, pas un de ceux qui m'ont connu
Par un reste d'égards près de moi n'est venu ;
Pas un seul n'a daigné, généreux et sincère,
M'apporter le tribut de la pitié d'un frère.
Oh ! c'est à détester l'infâme genre humain !
Contre soi, pour le fuir, on armerait sa main…
J'ai méconnu Timon dans sa misanthropie :
Funeste illusion que maintenant j'expie.
Je donnais volontiers, me contentant de peu
Et tâchant seulement de soutenir mon jeu ;
J'oubliais mes ennuis lorsque mes camarades
Dans ma chambre avec moi partageaient des rasades ;
Ils m'ont abandonné, les lâches, les ingrats !…
Des amis ? Je le vois, le malheur n'en a pas. »
Un seul était venu ; vous le nommez d'avance :
Paul Firmin, noble cœur, vivante providence.
Sans estimer Caron il le plaignait du moins
Et délicatement pourvut à ses besoins. —
« Cet argent, lui dit-il, est le fruit d'une quête. »
Tout en remerciant Caron hocha la tête.
Il savait maintenant, à n'en pouvoir douter,
Qu'il faut sur ses amis bien rarement compter.
Plus tard, un sentiment de farouche colère
Le rendit méfiant, sauvage, atrabilaire.
Enfermé dans sa chambre, il y passait son temps
Et n'allait au préau qu'à de rares instants.
On approchait de mai, ce mois où la nature
Se couvre d'un manteau de fleurs et de verdure ;
Ce mois du renouveau, poétique saison.
Le soleil ne luit pas au sein d'une prison.
Le pauvre détenu — tel que dans une cage
L'oiseau qui voit s'étendre un lointain paysage
Bat de l'aile et gémit, — le pauvre détenu
Se sentit une ardeur, un besoin inconnu,
Une soif d'être libre. Il se dit : — « C'est folie
Que de m'éteindre ici dans la mélancolie,
Quand un mot peut me rendre au monde des vivants.
Grandes phrases d'honneur, allez à tous les vents !
Préjugés que l'on sert, pour lesquels on s'immole,
Comme si, de tout temps, il fallait quelque idole,
A votre joug pesant si je me suis soumis,
Loin de moi !… Mes amis ne sont plus des amis.
La prison est d'ailleurs un bon apprentissage :
Ainsi que moi, plus d'un y peut devenir sage. »
Son plan sitôt conçu, Caron fit prévenir
L'usurier ; celui-ci s'empressa de venir.
Caron en souriant lui dit : « — Homme intraitable,
Qui saisissez le corps, ainsi que fait le diable
Pour l'âme pécheresse, avant peu, je le croi,
Vous lèverez l'écrou que vous mîtes sur moi.
— Bah ! quels sont vos moyens pour payer cette dette ?
— Ma bourse est vide.
— Alors ?…
— Ma ruine est complète.
— Eh bien ! fallait-il donc me déranger ainsi ?
L'on use ses souliers à grimper jusqu'ici.
— Monsieur, vous toucherez tout votre argent en ville.
Vous n'avez qu'à passer chez le duc de Surville. »
L'usurier se troubla.
« — J'avais tout deviné,
Dit Caron, et le tour fut bien imaginé.
Vous n'étiez qu'un agent, un moyen… Mais qu'importe !
L'essentiel pour moi c'est qu'on m'ouvre la porte.
Monsieur, vous remettrez au duc avec grand soin
Le paquet que voici : surtout pas de témoin !
A beaux deniers comptants se paie un tel message.
J'espère m'envoler en oiseau de passage ;
Et dès demain, morbleu ! loin de ces murs maudits,
Réchauffer au soleil mes membres engourdis. »
Le juif prit le paquet, et sous sa houppelande
Le cacha prudemment ; le soir, sur sa demande,
On appelait Caron, afin de l'avertir
Qu'il n'avait plus de dette et qu'il pouvait partir.
Huit jours sont écoulés ; tel qu'un chasseur en plaine
Caron vit au grand air, il fume, il se promène.
Et voici qu'il apprend, d'une part, qu'on a mis
A l' ombre, c'est-à-dire en prison ses amis,
Tous accusés d'avoir, dans un club anarchique,
Tenté de renverser la forme monarchique.
Notre homme ne craint rien, grâce au duc qui pour lui
A daigné devenir un patron, un appui ;
De ses anciens amis à son aise il se raille,
Et rit comme la Mort dans un jour de bataille.
D'autre part, chez le duc il est mandé.
« — Mon cher,
Je suis content de vous ; il m'en coûte un peu cher,
Le moyen était bon selon ma prophétie ;
Il me fera rentrer dans la diplomatie ;
Je reprends mon crédit et suis ambassadeur. »
Caron se prosterna devant tant de grandeur.
Le duc en souriant lui dit avec finesse
« — Je n'ai pas oublié mon ancienne promesse.
Les papiers que voici valent dix mille francs. »
Caron rougit.
« — Monsieur le duc, j e ne les prends,
Dit-il, qu'avec dégoût, en m'accusant moi-même.
— C'est là, dit le vieillard, un langage que j'aime.
Vous avez des défauts ; mais on peut, sur ma foi,
Vous amener à bien, et je l'essaîrai, moi.
Très-attentivement écoutez-moi, jeune homme :
S'il vous convenait mieux d'emporter cette somme,
Elle est à vous… prenez, vous ne reviendrez plus.
Mais si vous préférez être, avec mille écus,
Mon secrétaire, alors auprès de ma personne
Vous resterez ; pour vous la chance est assez bonne. »
Caron, ivre de joie, alla tomber aux pieds
Du duc.
« — Remettez-vous, dit Surville, et soyez
Bien certain qu'envers vous je tiendrai ma parole.
— A vous mon dévoûment !
— Maintenant votre rôle
Change complètement ; il vous faudra, Caron,
Vous pénétrer de l'air qu'exhale ce salon,
Être grave, profond, cacher votre pensée,
Rire peu, parler peu, marcher tête baissée,
Paraître sérieux, pour qu'on dise, à vous voir ;
« C'est un homme posé, tout entier au devoir. »
Allez ; votre logis sera prêt dans une heure ;
Vous aurez dans l'hôtel travaux, table et demeure. »
Le nouveau secrétaire en deux bonds s'élança
Vers son ancien réduit ; dans l'âtre il entassa
Ses lettres, ses papiers, ses manuscrits : la flamme
Eut bientôt consumé ces débris que son âme
Reniait à jamais, ainsi qu'un pèlerin
D'importuns compagnons s'éloigne sans chagrin.
Comme il avait touché son premier mois d'avance,
Dans le Palais-Royal il fit en diligence
Choix d'un habillement qui fût grave ; en effet
Le duc, quand il rentra, parut très-satisfait.
Depuis ce jour, Caron adopta les lunettes.
Humble et flatteur, le duc disait-il des sornettes,
Caron applaudissait, Garon trouvait tout bien ;
Il vantait dans son maître et discours et maintien ;
Il lui donnait des soins comme un valet de chambre,
Et se courbait toujours, sans être un fier Sicambre.
Firmin le grondait bien sur cette humilité ;
Mais Caron persistait dans sa docilité :
Tellement, qu'il était devenu, pour Surville,
Indispensable… sans avoir l'air d'être utile.
Le duc au Luxembourg s'était rendu. Caron
Ayant battu Paris rentrait chez son patron ;
Une voix l'appela.
« — Tiens, Forbain !
— Quelle chance !
Où vas-tu ? d'où viens-tu, Caron ?
— Mais… je me lance.
Et toi ?
— J'ai du bonheur ; on nous a dénoncés ;
Dans toutes les prisons nos amis sont placés ;
Seul j'ai pu me soustraire à la crise commune…
Et mon oncle en mourant me laisse sa fortune. »
Nous devons expliquer un fait encor voilé.
Caron, aimant Forbain, n'avait pas signalé
Son ancien camarade aux coups de la justice.
Forbain le contemplait avec quelque malice.
« — Qu'ai-je donc d'étonnant ?
— C'est merveilleux à voir,
Lui dit Forbain, Caron tout habillé de noir !
Gants paille, chapeau large et la cravate blanche,
Ainsi qu'un marguillier sur son banc le dimanche.
— Ai-je l'air sérieux ?
— Oui, même un peu pédant.
— Bravo ! c'est ma tenue aujourd'hui.
— Cependant
Tu me plaisais bien mieux en nos temps de folie,
Avec ton paletot de pauvre artiste.
— Oublie
Ces jours que pour ma part je voudrais renier.
A de nouveaux devoirs je saurai me plier.
Un noble ambassadeur m'attache à sa personne
Secrétaire d'un duc ! c'est un titre qui sonne !
— Dis son premier laquais.
— Va, tu ne comprends pas.
— Quoi ! tu t'assocîrais à tous ses mauvais pas ?
— Je vais mettre le pied sur la mobile roue
Qui porte la fortune.
— Et souvent nous secoue !
— Mon costume à présent doit s'expliquer pour toi.
Il faut avoir d'abord l'habit de son emploi.
Oui, mon cher, trop longtemps ignoré de moi-même,
Avec vous j'ai mené l'existence bohème ;
Je me range, et deviens un homme sérieux.
— Toi, Caron, se peut-il ?
— Daigne en croire tes yeux.
En rude champion soutenant la morale,
Je parlerai toujours d'une voix magistrale,
Comme Monsieur Guizot notre digne patron.
Je prendrai volontiers le peuple pour plastron.
A la démocratie, à ses sourdes intrigues
De mes raisonnements j'opposerai les digues.
Un jour probablement je serai député :
Personne mieux que moi n'aura jamais voté.
Mais avant tout je suis sérieux. C'est la mode.
Les plus brillants succès sont écrits dans ce code.
Si l'on a de l'esprit, de l' humour, du savoir,
Néant ! sans un front grave et sans un habit noir.
Voulez-vous des emplois ? traitez l'Économie.
Pour obtenir l'honneur d'être à l'Académie
N'écrivez pas, ou bien à des traductions
Bornez, homme prudent, vos méditations.
N'essayez rien de neuf, étouffez votre muse ;
Blâmez, blâmez beaucoup, et soyez sans excuse
Pour tous les travailleurs de ce siècle d'airain
Qui n'ont pas leur Capoue au Palais-Mazarin.
Inventez une étoile… un système… une langue…
Cultivez la grammaire, et surtout la harangue :
Les hommes moutonniers seront à vos genoux,
Et le budget aura des largesses pour vous.
— Vraiment, je suis confus… A la démocratie
Tu renonces !
— Ce n'est qu'une atroce ineptie.
On peut, à dix-huit ans, rêver l'égalité,
Faire en son cœur un temple à la fraternité.
Mais plus tard, quand on juge et l'effet et la cause,
Que les républicains paraissent peu de chose !
Au fils il faut un père, au peuple il faut un roi.
Toute société se base sur la loi.
— Allons, te voilà grave et peut-être trop sage.
A quand la croix d'honneur ?
— Après l'apprentissage.
— A quand l'Académie ?
— Attends encor, mon vieux,
Quand j'aurai publié quelque livre ennuyeux,
Et qu'il sera prouvé par le poids de l'ouvrage
Qu'aux Trente-Neuf mon nom ne porte pas ombrage.
— Décidément, mon cher, ton destin sera beau.
Mais crains que ton esprit n'y trouve son tombeau.
— L'esprit !… Lorsqu'on en vit, la famine est certaine.
— Il est vrai… Cependant écoute Lafontaine :
« Attaché, dit le loup, vous ne courez-donc pas
« Où vous voulez ? — Pas toujours ; mais qu'importe ?
« — Il importe si bien que de tous vos repas
« Je ne veux en aucune sorte
« Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. » "
Cela dit, maître loup s'enfuit et court encor. »
Je suis le loup farouche ; adieu donc, chien docile.
— Forbain, sans compliment tu n'es qu'un imbécile. »
Que de gens aujourd'hui seraient prêts à bénir
Le collier, s'ils pouvaient à ce prix parvenir !