Clôture

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Tu sais ? tu connais ma chapelle,

C'est la maison des passereaux.

L'abeille aux offices m'appelle

En bourdonnant dans les sureaux.

Là, mon cœur prend sa nourriture.

Dans ma stalle je vais m'asseoir.

Oh ! quel bénitier, la nature !

Quel cierge, l'étoile du soir !

Là, je vais prier ; je m'enivre

De l'idéal dans le réel ;

La fleur, c'est l'âme ; et je sens vivre,

À travers la terre, le ciel.

Et la rosée est mon baptême.

Et le vrai m'apparaît ! je crois.

Je dis : viens ! à celle que j'aime.

Elle, moi, Dieu, nous sommes trois.

(Car j'ai dans des bribes latines

Lu que Dieu veut le nombre impair.)

Je vais chez l'aurore à matines,

Je vais à vêpres chez Vesper.

La religion naturelle

M'ouvre son livre où Job lisait,

Où luit l'astre, où la sauterelle

Saute de verset en verset.

C'est le seul temple. Tout l'anime.

Je veux Christ ; un rayon descend ;

Et si je demande un minime,

L'infusoire me dit : Présent.

La lumière est la sainte hostie ;

Le lévite est le lys vermeil ;

Là, resplendit l'eucharistie

Qu'on appelle aussi le soleil.

La bouche de la primevère

S'ouvre, et reçoit le saint rayon ;

Je regarde la rose faire

Sa première communion.

Je récite mon bréviaire

Dans les champs, et j'ai pour souffleur

Tantôt le jonc sur la rivière,

Tantôt la mouche dans la fleur.

Le poète aux torrents se plonge ;

Il aime un roc des vents battu ;

Ce qui coule ressemble au songe,

Et ce qui lave à la vertu.

Pas de ruisseau qui, sur sa rive

Où l'air jase, où germinal rit,

N'attire un bouvreuil, une grive,

Un merle, un poète, un esprit.

Le poète, assis sous l'yeuse,

Dans les fleurs, comme en un sérail,

Aime l'eau, cette paresseuse

Qui fait un si profond travail.

Que ce soit l'Erdre ou la Durance,

Pourvu que le flot soit flâneur,

Il se donne la transparence

D'une rivière pour bonheur.

Elle erre ; on dirait qu'elle écoute ;

Recevant de tout un tribut,

Oubliant comme lui sa route,

Et, comme lui, sachant son but.

Et sur sa berge il mène en laisse

Ode, roman, ou fabliau.

George Sand a la Gargilesse

Comme Horace avait l'Anio.

Nous avons des bonnes fortunes

Avec le bleuet dans les blés ;

Les halliers pleins de pâles lunes

Sont nos appartement meublés.

Nous y trouvons sous la ramée,

Où chante un pinson, gai marmot,

De l'eau, du vent, de la fumée,

Tout le nécessaire, en un mot.

Nous ne produirions rien qui vaille

Sans l'ormeau, le frêne et le houx ;

L'air nous aide ; et l'oiseau travaille

À nos poèmes avec nous.

Le pluvier, le geai, la colombe,

Nous accueillent dans le buisson,

Et plus d'un brin de mousse tombe

De leur nid dans notre chanson.

Nous habitons chez les pervenches

Des chambres de fleurs, à crédit ;

Quand la fougère a, sous les branches,

Une idée, elle nous la dit.

L'autan, l'azur, le rameau frêle,

Nous conseillent sur les hauteurs,

Et jamais on n'a de querelle

Avec ces collaborateurs.

Nous trouvons dans les eaux courantes

Maint hémistiche, et les lacs verts,

Les prés généreux, font des rentes

De rimes à nos pauvres vers.

Mon patrimoine est la chimère,

Sillon riche, ayant pour engrais

Les vérités, d'où vient Homère,

Et les songes, d'où sort Segrais.

Le poète est propriétaire

Des rayons, des parfums, des voix ;

C'est à ce songeur solitaire

Qu'appartient l'écho dans les bois.

Il est, dans le bleu, dans le rose,

Millionnaire, étant joyeux ;

L'illusion étant la chose

Que l'homme possède le mieux.

C'est pour lui qu'un ver luisant rampe ;

C'est pour lui que, sous le bouleau,

Le cheval de halage trempe

Par moments sa corde dans l'eau.

Sous la futaie où l'herbe est haute,

Il est le maître du logis

Autant que l'écureuil qui saute

Dans les pins par l'aube rougis.

Avec ses stances, il achète

Au bon Dieu le nuage noir,

L'astre, et le bruit de la clochette

Mêlée aux feuillages le soir.

Il achète le feu de forge,

L'écume des écueils grondants,

Le cou gonflé du rouge-gorge

Et les hymnes qui sont dedans.

Il achète le vent qui râle,

Les lichens du cloître détruit,

Et l'effraction sépulcrale

Du vitrail par l'oiseau de nuit,

Et l'espace où les souffles errent,

Et, quand hurlent les chiens méchants,

L'effroi des moutons qui se serrent

L'un contre l'autre dans les champs.

Il achète la roue obscure

Du char des songes dans l'horreur

Du ciel sombre, où rit Épicure

Et dont Horace est le doreur.

Il achète les rocs incultes,

Le mont chauve, et la quantité

D'infini qui sort des tumultes

D'un vaste branchage agité.

Il achète tous ces murmures,

Tout ce rêve, et, dans les taillis,

L'écrasement des fraises mûres

Sous les pieds nus d'Amaryllis.

Il achète un cri d'alouette,

Les diamants de l'arrosoir,

L'herbe, l'ombre et la silhouette

Des danses autour du pressoir.

Jadis la naïade à Boccace

Vendait le reflet d'un étang,

Glaïeuls, roseaux, héron, bécasse,

Pour un sonnet, payé comptant.

Le poète est une hirondelle

Qui sort des eaux, que l'air attend,

Qui laisse parfois de son aile

Tomber des larmes en chantant.

L'or du genêt, l'or de la gerbe,

Sont à lui ; le monde est son champ ;

Il est le possesseur superbe

De tous les haillons du couchant.

Le soir, quand luit la brume informe,

Quand les brises dans les clartés

Balancent une pourpre énorme

De nuages déchiquetés,

Quand les heures font leur descente

Dans la nue où le jour passa,

Il voit la strophe éblouissante

Pendre à ce Décroche-moi-ça.

Maïa pour lui n'est pas défunte ;

Dans son vers, de pluie imbibé,

Il met la prairie ; il emprunte

Souvent de l'argent à Phœbé.

Pour lui le vieux saule se creuse.

Il a tout, aimer, croire et voir.

Dans son âme mystérieuse

Il agite un vague encensoir.

Te souviens-tu qu'en l'âge tendre

Où tu n'étais qu'un citadin,

Tu me raillais toujours de prendre

La nature pour mon jardin ?

Un jour, tu t'armas d'un air rogue,

Et moi d'accents très convaincus,

Et nous eûmes ce dialogue,

Alterné, comme dans Moschus :

« Si tu fais ce qu'on te conseille,

« Tu n'iras point dans ce vallon

« Affronter l'aigreur de l'oseille

« Et l'épigramme du frelon.

« Si tu fais ce qu'on te conseille,

« Tu n'iras point dans ce vallon

« Affronter l'aigreur de l'oseille

« Et l'épigramme du frelon.

" J'irai.

" J'irai.

La nature est morose

« Souvent, pour l'homme fourvoyé.

« Si l'on est baisé par la rose,

« Par l'épine on est tutoyé.

La nature est morose

« Souvent, pour l'homme fourvoyé.

« Si l'on est baisé par la rose,

« Par l'épine on est tutoyé.

" Soit.

" Soit.

Paris à l'homme est propice.

« Perlet joue au Gymnase, vois,

« Ravignan prêche à Saint-Sulpice.

Paris à l'homme est propice.

« Perlet joue au Gymnase, vois,

« Ravignan prêche à Saint-Sulpice.

« Et la fauvette chante aux bois.

« Et la fauvette chante aux bois.

« Que viens-tu faire dans ces plaines ?

« On ne te connaît pas ici.

« Les bêtes parfois sont vilaines,

« L'herbe est parfois mauvaise ; ainsi

« Crois-moi, n'en franchis point la porte.

" On n'y sait pas ton nom.

« Que viens-tu faire dans ces plaines ?

« On ne te connaît pas ici.

« Les bêtes parfois sont vilaines,

« L'herbe est parfois mauvaise ; ainsi

« Crois-moi, n'en franchis point la porte.

" On n'y sait pas ton nom.

Pardon !

« Vadius l'a dit au cloporte,

« Trissotin l'a dit au chardon.

Pardon !

« Vadius l'a dit au cloporte,

« Trissotin l'a dit au chardon.

« Reste dans la ville où nous sommes,

« Car les champs ne sont pas meilleurs.

« Reste dans la ville où nous sommes,

« Car les champs ne sont pas meilleurs.

« J'ai des ennemis chez les hommes,

« Je n'en ai point parmi les fleurs. »

« J'ai des ennemis chez les hommes,

« Je n'en ai point parmi les fleurs. »

Et ce même jour, jour insigne,

Je trouvai ce temple humble et grand

Dont Fénelon serait le cygne

Et Voltaire le moineau-franc.

Un moine, assis dans les coulisses,

Aux papillons, grands et petits,

Tâchait de vendre des calices

Que l'églantier donnait gratis.

Là, point d'orangers en livrée ;

Point de grenadiers alignés ;

Là, point d'ifs allant en soirée,

Pas de buis, par Boileau peignés.

Pas de lauriers dans des guérites ;

Mais, parmi les prés et les blés,

Les paysannes marguerites

Avec leurs bonnets étoilés.

Temple où les fronts se rassérènent,

Où se dissolvent les douleurs,

Où toutes les vérités prennent

La forme de toutes les fleurs !

C'est là qu'avril oppose au diable,

Au pape, aux enfers, aux satans,

Cet alléluia formidable,

L'éclat de rire du printemps.

Oh ! la vraie église divine !

Au fond de tout il faisait jour.

Une rose me dit : Devine.

Et je lui répondis : Amour.

L'autre mois pourtant, je dois dire

Que nous ne fûmes point reçus ;

L'église avait cessé de rire ;

Un brouillard sombre était dessus ;

Plus d'oiseaux, plus de scarabées ;

Et par des bourbiers, noirs fossés,

Par toutes les feuilles tombées,

Par tous les rameaux hérissés,

Par l'eau qui détrempait l'argile,

Nous trouvâmes barricadé

Ce temple qu'eût aimé Virgile

Et que n'eût point haï Vadé.

On était au premier novembre.

Un hibou, comme nous passions,

Nous cria du fond de sa chambre :

Fermé pour réparations.