Colloque

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1905-01-01 - 1905-01-01

La mort m'a dit : « Poète, i l est temps ! Si tu veux,

» Doucement je mettrai mes doigts sur tes paupières,

» Et tu t'endormiras dans la pleine lumière,

» Avant d'avoir perdu le souvenir des dieux.

» Ainsi, devançant l'heure où les êtres se couchent,

» J'offre à ta jeune vie un émouvant destin ;

» Car je vais, d'un ciseau funèbre et clandestin,

» En pleine passion sculpter ta belle bouche.

» Je suis douce. Mon lit est mol, ample, profond ;

» Dans mon parterre en fleurs un beau soleil se joue.

» La place est déjà creuse où tes cendres seront,

» Je sens déjà fleurir mes roses dans tes joues. »

— Mais moi j'ai dit : « Je veux rester encore un peu

» A l'étroit de mon corps païen, près de mon âtre.

» Car j'aime le luth courbe et l'amphore d'albâtre

» De ma forme, et mon front natté de petit dieu.

» Car j'aime mon esprit ivre de solitude,

» Tout le mal qui m'est fait, tout le mal que je fais,

» La joie et la douleur, le plaisir et l'étude,

» Et le Pour, et le Contre, et la Cause et l'Effet.

» J'aime… J'aime !… Je veux munir aux paysages,

» Je veux la nuit, je veux le vent, je veux la mer,

» Et baiser tour à tour sur leurs quatre visages

» Les exactes saisons au regard sombre ou clair.

» J'aime… J'aime !… Je veux la musique des lignes,

» L'océan des regards, tout le parfum, l'émoi

» Des soirs, et la douceur flexible autour de moi

» Des purs bras féminins pareils aux cous des cygnes.

» J'aime… J'aime !… Je veux à l'heure où meurt le jour,

» Sentir mon front brûler mes paumes insensées,

» Et, séraphiquement, nourrir dans ma pensée

» Pleine d'astres, l'effroi d'éternelles amours. »

— Elle m'a dit : « Il faut mourir avant la honte

» De vieillir dans ta chair et ta pensée. Il faut

» Tomber, chantant encor, comme Orphée et Sapho,

» Quand ton désir de tout t'accable et te surmonte.

» Je te délivrerai du doute de ton cœur.

» Tu seras dans la terre ainsi qu'une semence,

» Tu sauras tout ce qui finit et recommence,

» Tu connaîtras l'Après dont les vivants ont peur. »

— J'ai dit : « La fin hâtive est un destin qu'on vante,

» Mais je renonce à son prestige funéral.

» Car l'horreur de vieillir est encore vivante,

» Et je crains mon néant encor plus que mon mal.

» J'ai peur de ne plus rien connaître dans ta fosse !

» A quiconque est passé, qu'importe l'Avenir ?

» La vie a beau durer, ma sensation fausse

» Dit vrai : Le monde meurt de mon dernier soupir.

» Si loin qu'on se souvienne et si longtemps qu'on pleure,

» Quels longs regrets vaudront jamais mon cœur battant ?

» La mort ! La mort ! Recule encor ma dernière heure,

» Laisse-moi vivre pour t'aimer. Je t'aime tant !

» Partout se dresse en moi ta suprême pensée.

» C'est toi qu'en toute chose étreint ma passion.

» L'amour même me montre, aux faces renversées

» Des femmes, ta tragique et pure expression.

» Sans toi rien ne me plaît, sans toi rien ne m'étonne :

» Rythmes, parfums, couleurs, paroles ou contours

» Te doivent le trésor de ne durer qu'un jour,

» C'est ton enchantement qui ravage l'automne.

» Ah ! je te cherche dans l'automne ! Les chemins

» Abandonnés me voient étreindre l'or d'octobre,

» Et c'est toi seule, amante austère, ardente et sobre,

» Qui craques toute avec les feuilles dans mes mains.

» Tu ne trouveras pas d'âme plus amoureuse

», Que la mienne, d'amant plus grave et plus hardi.

» Qui, saurait comme moi t'aimer, Mystérieuse,

» Seule inconnue, ô toi qui n'as encor rien dit ?… »

— Elle a repris : « Regarde encor mon spectre insigne,

» Car je m'éloigne avec un doigt contre les dents.

» T'impose-je silence ou bien te fais-je signe ? •

» Cherche le sens du geste, ironique ou prudent ! »

Elle a ri. Je n'ai su ce qu'elle voulait dire.

J'ai vu derrière moi s'effacer son contour.

Est-elle absente pour cent ans ou pour un jour ?

Suis-je dans son oubli ? Suis-je son point de mire ?

Gomme jadis, la route est offerte à mes pas,

Mon être audacieux pense, aime, rit et pleure…

Est-ce un commencement ? Est-ce une dernière heure ?

Je ne sais pas… Je ne sais pas… Je ne sais pas.