Comédie dans les feuilles

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Au fond du parc qui se délabre,

Vieux, désert, mais encor charmant

Quand la lune, obscur candélabre,

S'allume en son écroulement,

Un moineau-franc, que rien ne gêne,

A son grenier, tout grand ouvert,

Au cinquième étage d'un chêne

Qu'avril vient de repeindre en vert.

Un saule pleureur se hasarde

À gémir sur le doux gazon,

À quelques pas de la mansarde

Où ricane ce polisson.

Ce saule ruisselant se penche ;

Un petit lac est à ses pieds,

Où tous ses rameaux, branche à branche,

Sont correctement copiés.

Tout en visitant sa coquine

Dans le nid par l'aube doré,

L'oiseau rit du saule, et taquine

Ce bon vieux lakiste éploré.

Il crie à toutes les oiselles

Qu'il voit dans les feuilles sautant :

— Venez donc voir, mesdemoiselles !

Ce saule a pleuré cet étang.

Il s'abat dans son tintamarre

Sur le lac qu'il ose insulter :

— Est-elle bête cette mare !

Elle ne sait que répéter.

Ô mare, tu n'es qu'une ornière.

Tu rabâches ton saule. Allons,

Change donc un peu de manière.

Ces vieux rameaux-là sont très longs.

Ta géorgique n'est pas drôle.

Sous prétexte qu'on est miroir,

Nous faire le matin un saule

Pour nous le refaire le soir !

C'est classique, cela m'assomme.

Je préférerais qu'on se tût.

Çà, ton bon saule est un bonhomme ;

Les saules sont de l'institut.

Je vois d'ici bâiller la truite.

Mare, c'est triste, et je t'en veux

D'être échevelée à la suite

D'un vieux qui n'a plus de cheveux.

Invente-nous donc quelque chose !

Calque, mais avec abandon.

Je suis fille, fais une rose,

Je suis âne, fais un chardon.

Aie une idée, un iris jaune,

Un bleu nénuphar triomphant !

Sapristi ! Il est temps qu'un faune

Fasse à ta naïade un enfant.

Puis il s'adresse à la linotte :

— Vois-tu, ce saule, en ce beau lieu,

A pour état de prendre en note

Le diable à côté du bon Dieu.

De là son deuil. Il est possible

Que tout soit mal, ô ma catin ;

L'oiseau sert à l'homme de cible,

L'homme sert de cible au destin ;

Mais moi, j'aime mieux, sans envie,

Errer de bosquet en bosquet,

Corbleu, que de passer ma vie

À remplir de pleurs un baquet !

Le saule à la morne posture,

Noir comme le bois des gibets,

Se tait, et la mère nature

Sourit dans l'ombre aux quolibets

Que jette, à travers les vieux marbres,

Les quinconces, les buis, les eaux,

À cet Héraclite des arbres

Ce Démocrite des oiseaux.