Comédie de la Soif

By Arthur Rimbaud

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Nous sommes tes Grands-Parents,

Les Grands !

Couverts des froides sueurs

De la lune et des verdures.

Nos vins secs avaient du cœur !

Au soleil sans imposture

Que faut-il à l'homme ? boire.

Mourir aux fleuves barbares.

Nous sommes tes Grands-Parents

Des champs.

L'eau est au fond des osiers :

Vois le courant du fossé

Autour du Château mouillé.

Descendons en nos celliers ;

Après, le cidre et le lait.

Aller où boivent les vaches.Aller où boivent les vaches.

Nous sommes tes Grands-Parents ;

Tiens, prends

Les liqueurs dans nos armoires

Le Thé, le Café, si rares,

Frémissent dans les bouilloires.

— Vois les images, les fleurs.— Vois les images, les fleurs.

Nous rentrons du cimetière.Nous rentrons du cimetière.

Ah ! tarir toutes les urnes !Ah ! tarir toutes les urnes !

Éternelles Ondines,

Divisez l'eau fine.

Vénus, sœur de l'azur,

Émeus le flot pur.

Juifs errants de Norwège,

Dites-moi la neige.

Anciens exilés chers,

Dites-moi la mer.

Non, plus ces boissons pures,

Ces fleurs d'eau pour verres ;

Légendes ni figures

Ne me désaltèrent ;

Chansonnier, ta filleule

C'est ma soif si folle

Hydre intime sans gueules

Qui mine et désole.

Viens, les Vins vont aux plages,

Et les flots par millions !

Vois le Bitter sauvage

Rouler du haut des monts !

Gagnons, pèlerins sages,

L'Absinthe aux verts piliers…

Plus ces paysages.

Qu'est l'ivresse, Amis ?Qu'est l'ivresse, Amis ?

J'aime autant, mieux, même,

Pourrir dans l'étang,

Sous l'affreuse crème,

Près des bois flottants.

Peut-être un Soir m'attend

Où je boirai tranquille

En quelque vieille Ville,

Et mourrai plus content :

Puisque je suis patient !

Si mon mal se résigne,

Si j'ai jamais quelque or

Choisirai-je le Nord

Ou le Pays des Vignes ?…

— Ah songer est indigne

Puisque c'est pure perte !

Et si je redeviens

Le voyageur ancien

Jamais l'auberge verte

Ne peut bien m'être ouverte.

Les pigeons qui tremblent dans la prairie,

Le gibier, qui court et qui voit la nuit,

Les bêtes des eaux, la bête asservie,

Les derniers papillons !… ont soif aussi.

Mais fondre où fond ce nuage sans guide,

— Oh ! favorisé de ce qui est frais !

Expirer en ces violettes humides

Dont les aurores chargent ces forêts ?