Comme le temps est court…

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Comme le temps est court qu'on passe sur la terre

Si peu de matins vifs,

Si peu de rêverie heureuse et solitaire

Dans des jardins naïfs ;

Si peu de la jeunesse, et si peu de surprise,

De beaux jeux excitants,

Comme le premier soir où l'on a vu Venise,

Où l'on entend Tristan !

Hélas ! ne pouvoir dire au temps fougueux d'attendre,

«Ne me détruisez pas !

Les autres qui viendront ne seront pas plus tendres,

N'ont pas de plus doux bras.

«Elles ne diront rien que ma voix, avant elles,

N'ait chaudement tracé ;

Qu'importent leurs chansons de douces tourterelles,

Leur cœur est dépassé !»

Ah ! qu'encor, que toujours je m'unisse à mon rêve

Ailé, brusque et brûlant,

Comme l'ivre Léda s'abat et se soulève

Près de son cygne blanc !

— Mais vous serez dissous, cœur éclatant et sombre,

Vous serez l'herbe et l'eau,

Et vos humains chéris n'entendront plus dans l'ombre

Votre éternel sanglot…