Comment l’esprit vient aux filles

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Il est un jeu divertissant sur tous,

Jeu dont l’ardeur souvent se renouvelle ;

Ce qui m’en plaît, c’est que tant de cervelle

N’y fait besoin et ne sert de deux clous.

Or, devinez comment ce jeu s’appelle ?

Vous y jouez, comme aussi faisons-nous ;

Il divertit et la laide et la belle ;

Soit jour et nuit, à toute heure il est doux :

Car on y voit assez clair sans chandelle.

Or, devinez comment ce jeu s’appelle ?

Le beau du jeu n’est connu de l’époux ;

C’est chez l’amant que ce plaisir excelle :

De regardants, pour y juger des coups,

Il n’en faut point ; jamais on n’y querelle :

Or, devinez comment ce jeu s’appelle ?

Qu’importe-t-il ? Sans s’arrêter au nom,

Ni badiner là-dessus davantage,

Je vais encor vous en dire un usage

Il fait venir l’esprit et la raison ;

Nous le voyons en mainte bestiole.

Avant que Lise allât en cette école,

Lise n’étoit qu’un misérable oison ;

Coudre et filer, c’étoit son exercice,

Non pas le sien, mais celui de ses doigts.

Car, que l’esprit eût part à cet office,

Ne le croyez : il n’étoit nuls emplois

Où Lise pût avoir l’âme occupée ;

Lise songeoit autant que sa poupée.

Cent fois le jour sa mère lui disoit :

« Va-t’en chercher de l’esprit, malheureuse ! »

La pauvre fille aussitôt s’en alloit

Chez les voisins, affligée et honteuse,

Leur demandant où se vendoit l’esprit.

On en rioit ; à la fin, on lui dit :

« Allez trouver père Bonaventure,

Car il en a bonne provision, »

Incontinent la jeune créature

S’en va le voir, non sans confusion :

Elle craignoit que ce ne fût dommage

De détourner ainsi tel personnage.

« Me voudroit-il faire de tels présents,

À moi qui n’ai que quatorze ou quinze ans ?

Vaux-je cela ? » disoit en soi la belle.

Son innocence augmentoit ses appas.

Amour n’avoit, à son croc, de pucelle,

Dont il crût faire un aussi bon repas.

« Mon révérend, dit-elle au béat homme,

Je viens vous voir ; des personnes m’ont dit

Qu’en ce couvent on vendoit de l’esprit ;

Votre plaisir seroit-il qu’à crédit

J’en pusse avoir ? Non pas pour grosse somme :

À gros achat mon trésor ne suffit ;

Je reviendrai, s’il m’en faut davantage :

Et cependant prenez ceci pour gage, »

À ce discours, je ne sais quel anneau,

Qu’elle tiroit de son doigt avec peine,

Ne venant point, le père dit : « Tout beau !

Nous pourvoirons à ce qui vous amène,

Sans exiger nul salaire de vous :

Il est marchande et marchande, entre nous,

À l’une on vend ce qu’à l’autre l’on donne.

Entrez ici, suivez-moi hardiment ;

Nul ne nous voit ; aucun ne nous entend ;

Tous sont au chœur ; le portier est personne

Entièrement à ma dévotion,

Et ces murs ont de la discrétion. »

Elle le suit ; ils vont à sa cellule.

Mon révérend la jette sur un lit,

Veut la baiser. La pauvrette recule

Un peu la tête, et l’innocente dit :

« Quoi ! c’est ainsi qu’on donne de l’esprit ?

— Et vraiment oui ! » repart Sa Révérence.

Puis, il lui met la main sur le teton.

Encore ainsi ? — Vraiment oui ; comment donc ? »

La belle prend le tout en patience.

Il suit sa pointe, et d’encor en encor

Toujours l’esprit s’insinue et s’avance,

Tant et si bien, qu’il arrive à bon port.

Lise rioit du succès de la chose.

Bonaventure, à six moments de là,

Donne d’esprit une seconde dose.

Ce ne fut tout, une autre succéda ;

La charité du beau père étoit grande.

« Eh bien, dit-il, que vous semble du jeu ?

— A nous venir l’esprit tarde bien peu ! »

Reprit la belle. Et puis, elle demande :

Mais s’il s’en va ? — S’il s’en va, nous verrons ;

D’autres secrets se mettent en usage.

— N’en cherchez point, dit Lise, davantage ;

De celui-ci nous nous contenterons.

— Soit fait ! dit-il, nous recommencerons,

Au pis aller, tant et tant qu’il suffise. »

Le pis aller sembla le mieux à Lise.

Le secret même encor se répéta

Par le Pater : il aimoit cette danse.

Lise lui fait une humble révérence,

Et s’en retourne, en songeant a cela.

Lise songer ! Quoi, déjà Lise songe !

Elle fait plus, elle cherche un mensonge,

Se doutant bien qu’on lui demanderoit,

Sans y manquer, d’où ce retard venoit.

Deux jours après, sa compagne Nanette

S’en vient la voir : pendant leur entretien

Lise revoit. Nanette comprit bien,

Comme elle étoit clairvoyante et finette,

Que Lise alors ne rêvoit pas pour rien.

Elle fait tant, tourne tant son amie,

Que celle-ci lui déclare le tout :

L’autre n’étoit à l’ouïr endormie.

Sans rien cacher, Lise, de bout en bout,

De point en point, lui conte le mystère,

Dimensions de l’esprit du beau père,

Et les encore, enfin tout le phœbé.

« Mais vous, dit-elle, apprenez-nous de grâce

Quand et par qui l’esprit vous fut donné ? »

Anne reprit ; « Puisqu’il faut que je fasse

Un libre aveu, c’est votre frère Alain

Qui m’a donné de l’esprit un matin.

— Mon frère Alain ! Alain ! s’écria Lise ;

Alain, mon frère ! Ah ! je suis bien surprise !

Il n’en a point ; comme en donneroit-il ?

— Sotte, dit l’autre, hélas ! tu n’en sais guère ;

Apprends de moi que pour pareille affaire

Il n’est besoin que l’on soit si subtil.

Me me crois-tu ? Sache-le de ta mère ;

Elle est experte au fait dont il s’agit :

Si tu ne veux, demande au voisinage

Sur ce point-là ; l’on t’aura bientôt dit :

Vivent les sots pour donner de l’esprit ! »

Lise s’en tint à ce seul témoignage,

Et ne crut pas devoir parler de rien.

Vous voyez donc que je disois fort bien,

Quand je disois que ce jeu-là rend sage.