Complainte de berezowski

By Paul Verlaine

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Gens de Brives-la-Gaillard

De Pantin, de Tombouctou

Venez apprendre de nous

Jusqu'où le crime s'hazarde.

Oyez, gens des nations

Venus pour l'Exposition.

Napoléon-le-Troisième

À visiter les Beaux-Arts

Avait invité le Czar

Alexandre-le-Deuxième.

À ses côtés on admir

Le grand duc et Vladimir.

On passa une grand' revue

Dans de Boulogne-le-Bois

Ni hommes ni femm'tous rois

En casque et en grande tenue

Même que sur leurs sommets

Ils avaient tous leurs plumets.

Les Cent-gardes et les Guides

Les Chasseurs et les Turcos

En turbans de calicots

Avaient des airs intrépides.

Tous brandissent leurs drapeaux

Troués à Solférino.

Les Zouaves de la garde,

Les artilleurs, les pompiers,

Et même les infirmiers

Défilèrent sous les arbres,

Avec un chic martial

Qui fait réfléchir Bismark.

Et la foule enthousiaste

S'écrie : Vive l'Empereur !

Sauf d'avocats en fureur

Comme ça arrive dans c'te caste

Qui s'écrient des Rois au nez

« Viv' les lanciers polonais ! »

Pas très loin de la cascade

Les souverains ont filé

(Aussitôt le défilé)

Dans les carosses de parade.

L'Emp'reur, ce second César,

Est dans le mêm' que le Czar.

Soudain du sein de la foule

Sort un jeune homme agité

Dépourvu d'humanité

Et qui sous ses pieds la foule,

Et qui tire un pistolet

D'la doublure de son gilet.

Heureusement qu'à la portière

Galoppe un jeune écuyer

Brave, galant et qui est

L'ange de la France entière.

Il comprend à d'mi mot, car

C'est le gendre de Mocquard.

Le coup part, le ch'val se cabre

Et r'çoit la charge dans l'naseau.

L'effroi s'répand aussitôt.

Un général tire son sabre.

La ball'que le Czar évite

Couvr'de sang le Czarewit !

Lors tout de suit' ce bon père

« Êtes-vous tués, mes fistons ? »

— Non, papa, vous êtes bien bon.

— Ni vous non plus, je l'espère,

Ce n'est pas du sang royal,

Mais c'est du sang d'animal.

Notr'Emp'reur qui jamais n'tremble

Se levant de son séant

Dit : « Il fallait que céans

Nous vissions le feu ensemble. »

Puis d'son fiacre de gala

Il dit : « Arrêtez c'gas-là ! »

Pendant c'temps-là l'arme éclate

D'horreur pour ce noir dessein.

La main gauch' de l'assassin

En devient tout écarlate.

La foule empoigne tout c'qui

Put s'prendre de Berezowski.

L'chef de la police secrète

Arrive avec ses agents ;

Il le tire des mains d'ces gens

Et dans un remise le jette

Et dit : « Les morceaux sont bons

Pour être mis en prison. »

M'sieur Rouher prend un'voiture

Puis il enfil' son pal'tot.

Et puis il se rend aussitôt

Au dépôt d'la Préfecture.

Et lui dit : « Jeune étranger

Je vais vous interroger. »

« Possédez-vous des complices ?

Dit l'ministre avec douceur.

L'autre lui répond ! Et ta sœur ? »

Sans respect pour la justice

Dût-on de coups me rouer

J'en ai pas, Monsieur. Rouher.

Où avez-vous pris cette arme ?

— J'vais vous l'dire, car je suis franc,

Elle m'a coûté neuf francs.

Je l'jure devant les gendarmes

Même qu'il m'a dit l'arq'busier,

Faut pas qu'vous en abusiez.

Continuant sa semonce,

Rouher, toujours plein de douceur,

Dit : "Vous pouviez tuer l'Empereur.

— Non ! que lui répond ce monstre :

La balle d'un Polonais

Ne peut se tromper jamais.

Le soir bal à l'Ambassade

Raimbaud r'çut la croix d'honneur

Et pour comble de bonheur

De l'Empereur l'embrassade

Et la plaqu' de Stanislas

Pendant qu'l'autre est à Mazas.

On mande le vétérinaire

Près du cheval de Raimbaux.

Il lui trouve les reins beaux

Mais l'air valétudinaire.

Marx prétendait qu'il est mort,

Maillard dit qu'il vit encor.

Dans cette histoire fâcheuse

La Pologne n'est pour rien.

Le troupeau se porte bien

Malgré la brebis galeuse.

Donc, pas d'exagération,

Et vive Napoléon !