Complainte de l'assassinat

By Paul Verlaine

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

C'est à vous que je m'adresse

Bourgeois de Fontainebleau

Pour vous peindre le tableau

D'la grande indélicatesse

Qu'a faite madam' Frigard

Sur la route de Franchard.

Cette personne insensible

Vint à Paris récemment

Pour y gagner de l'argent

Par tous les moyens possibles ;

Ce qui fit qu'elle fréquenta

Les dam's du quartier Bréda.

Elle y connut Sidonie,

Un' second' Manon Lescaut,

Qui lui payait son écot

À chaqu' nouvelle infamie.

On dit mêm' qu'ell' lui cherchait

Chaqu'jour un autre… monsieur.

Pour couvrir son industrie

Et s'établir décemment,

Ell' prend à tempérament

Un commerc' de fruiterie.

Mais ell' n'avait pas de quoi

Payer les hommes de loi.

Alor pour purger son compte,

Ell' song', dans sa méchanc'té

Que l'autre a d'l'argent d'côté

Dans l'sein du Compte d'escompte,

Et s'dit : C'est tout ce qu'il me faut

En commettant quelques faux.

Puis elle invit' sa compagne,

Dans son cynisme hideux,

À s'en aller toutes deux

Faire un tour à la campagne.

Comme il faisait un beau ciel

Ça parut tout naturel.

Quoiqu'ell' jouât bien son rôle

En assouvissant sa faim,

L'aubergiste, homme très-fin,

Lui trouva l'air un peu drôle.

Qu'on vienne après c' renseignement

Nier le pressentiment.

Madam' Mertens sans défiance

Fit honneur à ce repas

Qu'elle ne digéra pas,

Comm' l'a prouvé la science ;

Entre autr's ces pommes de terr'

Qu'on leur fit payer très-cher.

Si bien qu'la pauvre gourmande

Quand on alla s' promener,

Au guid' qui voulait les m'ner

Répondit : Je me l'demande !

Elle était d' très-bonne humeur

À preuv' qu'ell' cueillait des fleurs.

Bientô', tout' tremblant' de fièvre,

La Frigard plein' d'entregent

Revient sans aucun argent

Et s'en va chez un orfèvre ;

Puis d'un air assez peu franc

Ell' change un billet d' cent francs.

Pendant trois jours — Chos' qui navre ! —

Un cocher dans la forêt

Vit une femm' qui dormait,

Mais ce n'était qu'un cadavre :

Et tous fur'nt bientôt certains

Que c'était madam' Mertens.

Trois centimètres d'insectes

La couvraient de toutes parts

Et cet ange aux doux regards

N'était plus qu'un affreux spectre.

Seul' son ombrelle au soleil

Avait fait croire au sommeil.

Mais — comble de maladresse ! —

La Frigard sans se méfier

Chez l'honnête bijoutier

Avait laissé son adresse ;

Et ce morceau de papier

Suffit pour la faire épier.

L'habile agent, monsieur Claude,

La voit toucher des coupons,

Et conclut qu'ils n' sont pas bons

Et soupçonne quelque fraude ;

Et rempli d'un zèle ardent

Il la fait mettre dedans.

Aussitôt elle est traduite

Devant la Cour de Melun ;

Les juges, l'autre après l'un,

L'interrog'nt sur sa conduite ;

Malgré son toupet d'enfer,

Ils trouv'nt que ça n'est pas clair.

Alors le procès commence

Et aussi un' grande émotion

Et malgré l'Exposition

Il y vient une foule immense.

On réserv' dans l'monument

Des plac's au sexe charmant.

Enfreignant toute défense,

On se press', quoiqu'il fass' chaud,

Ce fameux maîtr' Lachaud

Est au banc de la défense ;

Et cette célébrité

Pleure avec facilité.

La Frigard avec colère,

Quand on lui parl' du forfait,

Dit : C'est Williams qu'a tout fait.

Recherchez cette [] insulaire.

Mais cet enfant d'Albion

N'était q'une invention.

Comme dans l'affaire Lafarge,

On procède avec grand soin ;

On interrog' des témoins

À charge et même à décharge

Et des médecins légaux

Portant de sombres bocaux.

On exhibe, entre les pièces,

Un photographique album

Plein d'un immoral parfum

Et d'cartes de toute espèce.

On voit parmi les viveurs

Des officiers supérieurs.

Delarue, élèv' sublime

De Saint-Omer et de Biard,

Fait l'éloge de son art

Et prouve amplement le crime ;

Et Lasserr' d'amour tremblant

Est un témoin accablant.

Cet expert des plus lucides

Donne comme un fait certain

Que l'infortuné Mertens

Avait les pets plus rapides

Et que l'autre avait les o

Bien plus ronds et bien plus gros.

Mais on va l'ver la séance,

L' plaidoyer étant fini.

Monsieur le chef du jury

Dit : Sur mon âme et conscience,

Je le déclare aujourd'hui.

Est-elle coupable ? Oui.

Aux travaux qu'on fait de force

On la condamne pour toujours.

Il n' lui reste plus que l' recours ;

Mais ell' n' mord pas à l'amorce.

Car elle a tout c'qui lui faut ;

Sans ça, ça s'rait l'échafaud.

De cette histoire si triste

La morale la voici :

C'est qu'on en f'ra des récits

Dont frémira la touriste ;

Et que jamais le bonheur

Ne s' trouv' dans le déshonneur.

Qu'apprends-je par la chronique ?

La Frigard fait des aveux.

Mais qu' Sidonie aux longs cheveux

Soit mort' par l'acide prussique

Ou par la strangulation,

C'est un' bien mauvaise action.