Complainte des grands pins

By Jules Laforgue

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Tout hier, le soleil a boudé dans ses brumes,

Le vent jusqu'au matin n'a pas décoléré,

Mais, nous point des coteaux là-bas, un œil sacré

Qui va vous bousculer ces paquets de bitume !

‒ Ah ! Vous m'avez trop, trop vanné,

Bals de diamants, hanches roses ;

Et, bien sûr, je n'étais pas né

Pour ces choses.

‒ Le vent jusqu'au matin n'a pas décoléré.

Oh ! Ces quintes de toux d'un chaos bien posthume,

‒ Prés et bois vendus ! Que de gens,

Qui me tenaient mes gants, serviles,

À cette heure, de mes argents,

Font des piles !

‒ Délayant en ciels bas ces paquets de bitume

Qui grimpaient talonnés de noirs Misérérés !

‒ Elles, coudes nus dans les fruits,

Riant, changeant de doigts leurs bagues ;

Comme nos plages et nos nuits

Leur sont vagues !

‒ Oh ! Ces quintes de toux d'un chaos bien posthume,

Chantons comme Memnon, le soleil a filtré,

‒ Et moi, je suis dans ce lit cru

De chambre d'hôtel, fade chambre,

Seul, battu dans les vents bourrus

De novembre.

‒ Qui, consolant des vents les noirs Misérérés,

Des nuages en fuite éponge au loin l'écume.

‒ Berthe aux sages yeux de lilas,

Qui priais Dieu que je revinsse,

Que fais-tu, mariée là-bas,

En province ?

‒ Memnons, ventriloquons ! Le cher astre a filtré

Et le voilà qui tout authentique s'exhume !

‒ Oh ! Quel vent ! Adieu tout sommeil ;

Mon Dieu, que je suis bien malade !

Oh ! Notre croisée au soleil

Bon, à Bade.

‒ Il rompt ses digues ! Vers les grands labours qui fument !

Saint Sacrement ! Et labarum des nox iræ !

‒ Et bientôt, seul, je m'en irai,

À Montmartre, en cinquième classe,

Loin de père et mère, enterrés

En Alsace.