Complainte des pianos
Written 1885-01-01 - 1885-01-01
Menez l'âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles ?
‒ « Préaux des soirs,
Christs des dortoirs ! »
« Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d'éternels canevas. »
Jolie ou vague ? Triste ou sage ? Encore pure ?
Ô jours, tout m'est égal ? Ou, monde, moi je veux ?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure,
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux ?
Mon dieu, à quoi donc rêvent-elles ?
À des Roland, à des dentelles ?
‒ « Cœurs en prison,
Lentes saisons !
« Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas !
Couvents gris, chœurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras. »
Fatales clés de l'être un beau jour apparues ;
Psitt ! Aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues ;
Ah ! Pensionnats, théâtres, journaux, romans !
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
‒ « Rideaux tirés,
Peut-on entrer ?
« Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment ! Et lui qui ne vient pas… »
Il viendra ! Vous serez les pauvres cœurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants cœurs cossus, n'ayant d'autre hôte
Qu'un train-train pavoisé d'estime et de chiffons.
Mourir ? Peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles ?
‒ « Jamais ! Jamais !
Si tu savais !
« Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n'est-ce pas ? »
Et c'est vrai ! L'Idéal les faits divaguer toutes,
Vigne bohême, même en ces quartiers aisés.
La vie est là ; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d'eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
« ‒ Seul oreiller !
Mur familier !
« Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas.
Que ne suis-je morte à la messe !
Ô mois, ô linges, ô repas ! »