Complainte…
Written 1857-01-01 - 1857-01-01
Monsieur Capot de Feuillide
Ayant insulté Lélia
Monsieur Planche, ce jour-là,
S’éveilla fort intrépide,
Et fit preuve de valeur
Entre midi et une heur !
Il écrivit une lettre,
Dans un français très correct,
Se plaignant que, sans respect,
On osât le meconnaître ;
Et, plein d’indignation
Il passa son pantalon.
Buloz, dedans sa chambrette,
Sommeillait innocemment.
Il s’éveille incontinent,
Et bâille d’un air fort bête,
Lorsque Planche entra soudain,
Un vieux journal à la main.
Il avait trouvé en route
Monsieur Regnault tout crotté ;
Après l’avoir consulté
Comme il n’y comprenait goutte,
Il l’avait pris sous le bras,
Pour se sortir d’embarras.
Ayant écouté l’affaire,
Buloz dit : « En vérité,
Ne soyez pas irrité
Si je ne vous comprends guère ;
C’est que j’ai l’esprit très lourd,
Et que je suis un peu sourd. » !
Alors Planche, tout en nage,
Leur dit : « C’est pourtant très clair ;
A l’Europe littérair’
On doute de mon courage ;
Afin de le leur prouver
Je suis venu vous trouver. » !
Ils allèrent chez Lepage
Pour chercher des pistolets ;
Mais on leur dit qu’il fallait
Mettre cent écus en gage.
Alors Buloz, prudemment,
Dit : « Nous n’avons pas d’argent. » !
Ils prirent les Dames blanches
Pour s’en aller à Meudon
Acheter des mirlitons,
Afin que Gustave Planche
Pût faire baisser le ton
A messieurs du Feuilleton !
L’ennemi se fit attendre
Jusqu’à trois heures un quart,
Ce qui fut canulant, car
Buloz brûlait de se rendre
Chez Madame Dudevant
Qu’il aimait passionnément !
Enfin, dans un beau carrosse,
Par deux beaux chevaux tiré,
Feuillide parut, paré
Comme pour un jour de noce ;
De plus, Lautour-Mézeray,
Et deux petits pistolets.
Alors les témoins, tous quatre
Devant donner le signal,
Retardent l’instant fatal
Où l’on allait voir combattre
Ces deux grands littérateurs,
Qui faisaient frémir d’horreur !
Regnault regardait ses bottes
Sans pouvoir trouver un mot ;
Fellide dit : « A propos,
Je vais ôter ma culotte
Afin d’être plus dispos
Et de n’être pas capot. » !
Buloz, s’asseyant par terre,
Saisi d’un effroi mortel,
S’écria : « Au nom du ciel,
Mes amis, qu’allez-vous faire ?
Que deviendra mon journal ?
Je m’en vais me trouver mal. » !
« Messieurs, écoutez de grâce,
Dit Regnault aux assistants ;
Je ne suis pas éloquent,
Mais, mettez-vous a ma place,
Je crois que certainement
Nous sommes tous bons enfants.
Monsieur Planche a du courage
Et monsieur Feuillide aussi ;
Pour nous, nous sommes ici
Pour empêcher le carnage.
Votre journal est charmant,
Le nôtre pareillement.
Vous avez raison entière,
Et nous, nous n’avons pas tort,
Vous ne craignez pas la mort
Et nous ne la craignons guère.
Je crois, sans vous offenser,
Qu’il est temps de s’embrasser. » !
« Messieurs, c’est épouvantable »,
Leur dit Buloz tout suant,
« George Sand, assurément,
Est une femme agréable
Et pleine d’honnêteté
Car elle m’a résisté ! » !
« Messieurs, ce n’est pas pour elle,
Dit Planche, que je me bats,
J’ai ma raison pour cela ;
Je ne sais pas trop laquelle ;
Si je me bats c’est pour moi,
Je ne sais pas trop pourquoi. » !
Buloz qui chargeait les armes
Avec du plomb à lapin,
Le prit alors sur son sein,
Et le baigna de ses larmes
En lui disant : Mon enfant,
Vous êtes trop véhément.
Feuillide le gigantesque
Lui dit : « Monsieur, s’il vous plait,
Donnez-moi mon pistolet ;
Tous ces discours là me vesque,
Je ne viens pas de si loin
Pour voir pleurer les témoins. » !
Les combattants en présence
Firent feu des quatre pieds.
Planche tira le premier,
A cent toises de distance ;
Feuillide, comme un éclair,
Riposta, cent pieds en l’air.
« Cessez cette boucherie »,
Crièrent les assistants,
« C’est assez répandre un sang
Précieux à la patrie ;
Planche a lavé son affront
Par sa détonation. » !
Dedans les bras de Feuillide
Planche s’élance à l’instant,
Et lui dit en sanglotant :
« Nous sommes deux intrépides,
Je suis satisfait vraiment,
Vous aussi probablement. » !
Alors ils se séparèrent
Et depuis ce jour fameux,
Ils vécurent très heureux ;
Et c’est de cette manière
Qu’on a enfin reconnu
De George Sand la vertu.