Confiteor
Written 1891-01-01 - 1891-01-01
J'ai dit à Dieu : « Mon Dieu ! je me confesse à Toi.
« Devant ton équité, plein de honte et d'effroi,
« J'ai résolu, Seigneur, de répandre mon âme,
« Car, je le reconnais, je ne suis qu'un infâme :
« Je suis l’Amant malade et vaincu de la Chair ;
« Toute grâce me dompte, et tout rayon m'est cher ;
« L'enchantement des sons et des formes me lie
« De liens si nombreux et si forts, que j'oublie
« Tout, et parfois Toi-même, ô Dieu ! pour la beauté !
« La nuit dans sa douceur, le jour dans sa clarté,
« Le ciel, cette candeur, la mer, cette agonie,
« J'aime tout de la Vie éclatante, infinie !…
« Et cependant, un trouble en mon âme grandit.
« J'ai crié vers tes Saints, mais tes Saints m'ont maudit,
« Et m'ont répondu tous : « Arrière, Âme damnée ! »
« Sans doute je n'ai pas compris ma destinée,
« Puisqu'ignorant le crime et la haine ici-bas
« Je suis triste à mourir, – oh ! si triste, et si las !
« Mais en vain j'ai voulu changer mon être, et suivre
« L'inexorable loi de ceux qui savent vivre :
« Toujours dans ma poitrine a cru l'amour du Beau,
« Comme une fleur qui fend le granit d’un tombeau !
« Elle existe pourtant, l'extase haute et pure
« Dont l'invincible faim poursuit ta créature !
« Des Hommes l'ont connue, un jour, et ce bonheur,
« Ce lot suprême, il est mon droit, comme le leur !…
« Mais seul, et lâche ainsi, je n'y saurais atteindre :
« Daigne donc, ô mon Dieu, me secourir, et ceindre
« Mes reins de ta sagesse et de ta volonté,
« Pour que je goûte enfin le Pain de volupté ! »
Et Dieu m'a dit : « Mon fils, le chant de tes paroles
« M'est agréable et doux, mais tes craintes sont folles,
« Car les chemins sont bons où tes pieds ont marché.
« C'est Moi que ton désir ignorant a cherché
« Dans la gaîté des airs, dans le charme des roses
« Et le rayonnement ineffable des choses.
« Dans les égarements mêmes de ton émoi
« Tu me cherchais encore, et tu suivais ma loi.
« Car la splendeur du Monde et la gloire des Formes,
« C'est Moi ! C'est Moi qui suis le murmure des ormes,
« Et la tiédeur des vents, et la fraîcheur des prés ;
« Je suis le flamboîment des couchants empourprés,
« Et l'aurore et la nuit, ces deux sœurs éternelles,
« Sont la joie et le deuil de mes larges prunelles !
« Je suis la voix confuse et poignante des flots.
« Le calme des déserts sans bornes, les sanglots
« Des Hivers, dans l'horreur raidis, les épouvantes
« Des ouragans hurleurs dans les forêts vivantes,
« C'est Moi !… La foudre et l'Arc-en-ciel, c'est toujours Moi !
« Et je suis la douceur, comme je suis l'effroi :
« Je suis l'éclair humide et vif des lèvres roses,
« La caresse des yeux, et la langueur des poses,
« Et la blancheur sereine et câline des mains…
« Le silence des Morts, les délires humains,
« Tout ce qui germe, brille et s'efface, sans trêve,
« Les couleurs, les parfums, les saveurs sont mon rêve :
« En lui tout naît et meurt, tout fermente à la fois…
« L'Univers musical et vibrant est ma voix !…
« – Sans plus t'inquiéter du bruit vain des lois vaines
« Dont la houle assourdit les cervelles humaines,
« Rends l'ivresse à tes yeux, le calme à ton esprit,
« O mon Fils ! et va boire au fleuve qui nourrit !
« Retourne, humble et pensif, vers la grande Nature :
« Tu sentiras bientôt s'y guérir ta torture,
« Et n'en garderas plus que le fécond levain
« Par qui l'homme s'efforce à se rendre divin,
« Jusqu'au jour où, dans mon infinie allégresse,
« Désormais sans limite, et par là sans tristesse,
« Tu connaîtras la paix que réclame ton vœu. »
Et depuis ce temps-là je m'en vais, louant Dieu.