Confiteor

By Gabriel Trarieux

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

J'ai dit à Dieu : « Mon Dieu ! je me confesse à Toi.

« Devant ton équité, plein de honte et d'effroi,

« J'ai résolu, Seigneur, de répandre mon âme,

« Car, je le reconnais, je ne suis qu'un infâme :

« Je suis l’Amant malade et vaincu de la Chair ;

« Toute grâce me dompte, et tout rayon m'est cher ;

« L'enchantement des sons et des formes me lie

« De liens si nombreux et si forts, que j'oublie

« Tout, et parfois Toi-même, ô Dieu ! pour la beauté !

« La nuit dans sa douceur, le jour dans sa clarté,

« Le ciel, cette candeur, la mer, cette agonie,

« J'aime tout de la Vie éclatante, infinie !…

« Et cependant, un trouble en mon âme grandit.

« J'ai crié vers tes Saints, mais tes Saints m'ont maudit,

« Et m'ont répondu tous : « Arrière, Âme damnée ! »

« Sans doute je n'ai pas compris ma destinée,

« Puisqu'ignorant le crime et la haine ici-bas

« Je suis triste à mourir, – oh ! si triste, et si las !

« Mais en vain j'ai voulu changer mon être, et suivre

« L'inexorable loi de ceux qui savent vivre :

« Toujours dans ma poitrine a cru l'amour du Beau,

« Comme une fleur qui fend le granit d’un tombeau !

« Elle existe pourtant, l'extase haute et pure

« Dont l'invincible faim poursuit ta créature !

« Des Hommes l'ont connue, un jour, et ce bonheur,

« Ce lot suprême, il est mon droit, comme le leur !…

« Mais seul, et lâche ainsi, je n'y saurais atteindre :

« Daigne donc, ô mon Dieu, me secourir, et ceindre

« Mes reins de ta sagesse et de ta volonté,

« Pour que je goûte enfin le Pain de volupté ! »

Et Dieu m'a dit : « Mon fils, le chant de tes paroles

« M'est agréable et doux, mais tes craintes sont folles,

« Car les chemins sont bons où tes pieds ont marché.

« C'est Moi que ton désir ignorant a cherché

« Dans la gaîté des airs, dans le charme des roses

« Et le rayonnement ineffable des choses.

« Dans les égarements mêmes de ton émoi

« Tu me cherchais encore, et tu suivais ma loi.

« Car la splendeur du Monde et la gloire des Formes,

« C'est Moi ! C'est Moi qui suis le murmure des ormes,

« Et la tiédeur des vents, et la fraîcheur des prés ;

« Je suis le flamboîment des couchants empourprés,

« Et l'aurore et la nuit, ces deux sœurs éternelles,

« Sont la joie et le deuil de mes larges prunelles !

« Je suis la voix confuse et poignante des flots.

« Le calme des déserts sans bornes, les sanglots

« Des Hivers, dans l'horreur raidis, les épouvantes

« Des ouragans hurleurs dans les forêts vivantes,

« C'est Moi !… La foudre et l'Arc-en-ciel, c'est toujours Moi !

« Et je suis la douceur, comme je suis l'effroi :

« Je suis l'éclair humide et vif des lèvres roses,

« La caresse des yeux, et la langueur des poses,

« Et la blancheur sereine et câline des mains…

« Le silence des Morts, les délires humains,

« Tout ce qui germe, brille et s'efface, sans trêve,

« Les couleurs, les parfums, les saveurs sont mon rêve :

« En lui tout naît et meurt, tout fermente à la fois…

« L'Univers musical et vibrant est ma voix !…

« – Sans plus t'inquiéter du bruit vain des lois vaines

« Dont la houle assourdit les cervelles humaines,

« Rends l'ivresse à tes yeux, le calme à ton esprit,

« O mon Fils ! et va boire au fleuve qui nourrit !

« Retourne, humble et pensif, vers la grande Nature :

« Tu sentiras bientôt s'y guérir ta torture,

« Et n'en garderas plus que le fécond levain

« Par qui l'homme s'efforce à se rendre divin,

« Jusqu'au jour où, dans mon infinie allégresse,

« Désormais sans limite, et par là sans tristesse,

« Tu connaîtras la paix que réclame ton vœu. »

Et depuis ce temps-là je m'en vais, louant Dieu.