Conseil

By Louis Dantin

Written 1932-01-01 - 1932-01-01

Au coin fleuri de l'avenue

Comme je passais ce matin,

J'ai vu venir une inconnue

Très blonde, en jupe de satin.

Sa figure était douce et sage,

Son maintien pudique et charmant ;

Mais la courbe de son corsage

Sur son col s'ouvrait hardiment.

La fronce de la mousseline

Enchâssait d'un treillis léger

Un triangle de sa peau fine

Blanc et rose à faire rêver.

Et, sur le vert sombre des arbres,

Ce blason à l'éclat troublant,

Blanc et rose comme les marbres,

Tranchait, encor plus rose et blanc.

Elle se rapprochait, très lente,

Et, furtif, je vis sans effort

Parmi cette blancheur vivante

Étinceler une croix d'or.

La croix mirait l'aube candide,

Mais nul n'eût su dire, je crois,

Si l'aurore était plus splendide

Sur la poitrine ou sur la croix.

La croix avait l'éclat des dagues

Qui percent le champ d'un vitrail ;

L'épiderme, des reflets vagues

De lait, de lis et de corail.

Or, dans ce spectacle, un mystère

Piquait mon esprit curieux ;

Car pourquoi ce symbole austère

Dans cet écrin luxurieux ?

As-tu songé, belle ingénue,

Qu'en l'ornant d'un rival décor

La gloire de ta gorge nue

Obscurcirait l'autre trésor ?

Dans cet Éden pur qu'on envie

N'as-tu pas vu, se dérobant

Aux rameaux de l'arbre de vie

La tête de l'ancien serpent ?

L'or sacré qui sur toi repose,

Parant son moëlleux coussin,

Fait, comme en une apothéose,

Luire la neige de ton sein.

Or plus d'un, à voir cette image

Sur le velours de ce rideau,

Va, tournant à mal son hommage,

Préférer le cadre au tableau.

Et tu tiens mon âme incertaine

Flottante entre deux paradis :

La croix prêche que je m'abstienne,

Mais la chair murmure : « Jouis ».

D'une audacieuse prouesse

Sans scrupule te faisant jeu,

Oses-tu, charmante déesse,

Te mettre en lutte avec un Dieu ?

Va, c'est de l'infernale auberge

Quelque hôte subtil qui tenta

D'unir sur ta poitrine vierge

Cythère avec le Golgotha.

Pour que nul charme impur n'émane

Du signe auguste que je vois,

Enfant, cache la chair profane

Si tu veux arborer la croix.