Conseil

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1902-01-01 - 1902-01-01

Ami, ne versons pas de douces larmes chaudes

parce que sous nos yeux défilent les troupeaux.

Oublions la laideur des gestes et des mots

Et ce vomissement de blâmes et de laudes.

Je te l'enseignerai : nos pleurs sont beaux mais vains ;

Nous n'arracherons pas la langue de la foule,

Et nous n'apprendrons pas à sa charnelle houle,

Le sens du royal rire et des sanglots divins.

Et quand nous jetterions nos regards en arrière,

La médiocrité n'ouvrirait pas pour nous

Son pacage où l'on broute, en traînant des licous,

L'herbe sèche de l'existence coutumière…

Qu'il en soit donc ainsi ! Vigoureux et sereins,

Liés au chariot de notre tâche haute,

Montons la vie ainsi qu'un cheval une côte,

Le cou gonflé de force et la sueur aux reins.

Et si, des soirs, ainsi que ce soir, le prestige

D'être isolés et fiers sombre dans notre cœur,

Si, penchés sur ses bords, notre propre hauteur

Nous traverse soudain d'un frisson de vertige,

Demain nous chanterons d'orgueil renouvelé

Sachant qu'en nos cerveaux éclata par avance

Cette graine inouïe où l'avenir immense

Dort peut-être, attendant d'être enfin descellé,

Que le gland vert demeure encore dans sa gaine

Parmi la foule ainsi qu'en un mauvais labour,

Tandis qu'en nous déjà se balance le chêne

Ivre de ciel, de chants d'oiseaux et de grand jour.