Conte

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Était une fois un pauvre homme

Qui n’avait jamais bu de vin.

« Allons donc ! » direz-vous. C’est comme

J’ai l’honneur… C’est bizarre ! Enfin,

Il vivait quand même, il faut croire

Bien que ce soit mourir un peu,

À mon avis — de ne pas boire

De ce joli Vin du Bon Dieu.

Or, un jour, disent les chroniques.

Son roi, vrai roi d’Eldorado,

Fit dans les fontaines publiques

Couler du pinard au lieu d’eau ;

En jurant sur son diadème,

Que celui qui n’en boirait pas,

Jusque y compris le plus abstème,

Serait pendu la tête en bas.

Il but donc du vin, le bonhomme,

Comme tout le monde. Et voilà

Qu’en son pâle sang de pauvre homme

Le rouge nectar circula.

Il but un verre, un second verre,

Et que d’autres !… bien entendu.

Songez qu’il avait fort à faire

Pour rattraper le temps perdu.

Si bien qu’au fur et à mesure

Qu’il buvait, il rajeunissait ;

Et, comme l’histoire l’assure,

La sagesse alors lui poussait.

« Oui, tu es une eau de Jouvence,

Ô vin ! Étais-je assez niais —

Disait-il — hélas ! quand je pense

Qu’hier encor je te niais !

« C’est toi la boisson merveilleuse

Entre toutes. J’ajoute que

Tu m’es cent fois plus précieuse

Que mon bras gauche, Nom. de Dieu… ! »

Et, pris d’une folie amère

Avant qu’on pût l’en empêcher

À l’aide d’un couteau sommaire,

Ce « pied » courut son bras trancher.

Zèle intempestif, on veut croire.

Le bras gauche étant indiqué,

Quand ce ne serait que pour boire,

Lorsque le droit est fatigué.