Coucher de soleil

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Salut, grand détrôné ! Salut, splendeur éteinte

Que je vois, par degrés, au couchant s'effacer !

De la fatigue, ainsi que nous, sens-tu l'atteinte,

Qu'il te faille aussi t'affaisser ?

Que j'aimais à te voir, dans, mon adolescence,

Lentement t'engloutir dans un océan d'or !

Tu me semblais un roi rayonnant de puissance,

Et qui dans sa pourpre s'endort !

Ah ! bien souvent, les yeux baignés dans ta lumière,

Songeant à l'avenir, comme aux jours révolus,

J'ai suivi jusqu'au bout ta sublime carrière…

Maintenant, je ne le puis plus !

Oui ! ton grand disque mort, à la face ternie,

Dans ce rouge, là-bas, penché sur l'horizon,

Me semble un corps livide, un être à l'agonie,

Couché sur le sanglant gazon !

Ce splendide rideau de pourpre immaculée

Dont tu voiles ta face à l'heure du sommeil,

Me semble un flot de sang qui coule de la plaie

En flaques d'un hideux vermeil !

Ces nuages dorés qui flottent dans l'espace,

Et que ta flamme peint d'un rouge éblouissant,

Sont comme les lambeaux du blessé qui trépasse,

Quand ils pendent, mouillés de sang !

Non ! tu ne me dis plus qu'agonie et souffrance ;

Ta prunelle fixe a quelque chose d'humain ;

Et ton grand corps sanglant me rappelle la France

Saignant sous le pied du Germain !

Aussi, je n'aime plus ta face rouge et nue !

J'ai bien assez de maux réels, 'autour de moi,

Sans aller, à propos de ces morts dans la nue,

Frissonner d'un lugubre émoi !

Et pourtant, au matin ; reprenant ta carrière,

Tu surgiras, vermeil, au regard ébloui.

Et tu ranimeras dé ta jeune lumière

Le monde, à tes feux réjoui !

Ah ! laisse-moi penser que ma patrie aimée

Du fond de son néant comme toi renaîtra.

Que, par un court repos, sa splendeur ranimée

Sur le monde encor brillera !…