Courtisane
By Henri Murger
Written 1861-01-01 - 1861-01-01
La poussière de riz blafarde son cou maigre,
Et ses cheveux, tordus dans un chignon épais,
À l'âcre odeur du roux mélangent l'odeur aigre
Des parfums éventés qu'on achète au rabais.
Ses yeux, qu'ont fatigués les débauches hâtives,
Dans le creux de l'orbite éteignent leur regard,
Et semblent redouter les lumières trop vives,
Comme ceux d'un enfant malade ou d'un vieillard.
Dans l'alcool fraudé pour l'ivresse du vice,
Elle a déjà perdu le sexe de sa voix,
Et, comme Jean Hiroux parlant à la justice,
Le mot reste étranglé dans son gosier de bois.
Son haleine est fétide et vous souffle au visage
La putréfaction de ses poumons malsains.
Sa volupté cynique a l'aspect de la rage :
— On voit qu'elle a connu beaucoup de médecins.
Elle me raconta sa vie et sa misère,
Et comment sans amour elle avait un amant
Quand elle était petite, — et qu'elle devint mère
Comme à peine elle avait cessé d'être un enfant.
Elle ajouta, je crois, qu'elle n'était pas née
Pour ce métier honteux, et qu'elle eût préféré,
Maîtresse de pouvoir choisir sa destinée,
À vivre chastement près d'un homme honoré.
Mais ce refrain banal rarement apitoie,
Hormis l'adolescent qui ne peut croire au mal,
Et cherche encor l'amour dans la fille de joie,
Ignorant que la rouille a rongé le métal.
Je voulus à tout prix la renvoyer chez elle ;
Elle me résista : ce fut mon châtiment,
Et, jusqu'au rayon bleu de l'aurore nouvelle,
J'ai dû subir l'ennui de cet accouplement.