Curtius

By Louise Michel

Written 1900-01-01 - 1910-01-01

Au milieu du forum s’ouvre un gouffre effrayant,

Et l’invincible ville a peur en s’éveillant,

Du sinistre miracle.

L’oracle, consulté par les prêtres des dieux,

Dit : « Il faut ce que Rome a de plus précieux, »

Et Rome croit l’oracle !

Le gouffre ouvert mugit comme un sombre océan,

Rugit comme un lion et comme un ouragan.

Bouche du noir abîme,

La nuit en sort, mêlée à de rouges lueurs,

Oh ! c’est beau, s’il ne faut pour de telles horreurs

Qu’une seule victime !

Citoyens, ce que Rome a de plus précieux,

C’est ce jeune homme ayant dans l’éclat de ses yeux

Tout le ciel d’Italie ;

Dans le cœur, tout l’amour des austères Brutus

Pour la grande patrie. Approche, Curtius !

Ta vie est accomplie.

Pourquoi pâlir, Romains ! Il est doux de mourir

En sauvant son pays ; il fait bon s’endormir

Sous le cyprès civique.

Et sur son cheval blanc, hennissant de terreur,

Curtius, frémissant, s’écrie avec ardeur :

« Vive la République ! »

Ils tombèrent tous deux : le cheval effrayant

De terreur et couvert d’une écume de sang ;

Le maître magnifique !

L’abîme se ferma ; mais sous terre on entend

La voix de Curtius, dans la nuit, répétant :

« Vive la République ! »

Rome encore parfois s’éveille à cet accent

Et se lève soudain, tant il est menaçant,

Le crieur fatidique.

Mais elle se rendort dans un songe accablant…

Hélas ! ô Curtius, ta mort devait pourtant

Sauver la République !…