CXLIX

By Tristan Derème

Written 1922-01-01 - 1922-01-01

Parmi mes souvenirs, Clorinde, je choisis

Cette rue avec ses étalages moisis

Où tu voyais s'offrir en un rare mélange

Des florins de Florence, une plume de l'ange

Gabriel et, pendant au char d'Achille, Hector

(Gravure), des chapeaux : paille et demi-castor.

Des perles, le vert d'eau d'un fauteuil Louis seize ;

L'écharpe blanche à glands d'or d'un garde-française ;

Des médailles (un aureus d'Aurélien,

Le crabe d'Agrigente et le loup argien,

La tortue éginète et le thon de Cyzique

Et la chouette athénienne) : la Physique

D'Aristote, les Commentaires de César ;

Des sceaux de cire verte, une peau de lézard,

Un télescope, des plantes médicinales

Et la collection complète des Annales

(Manque un tome) ; des aquarelles, des oiseaux

De Malacca, Manon Lescaut avec deux eaux-

Fortes (l'une piquée et l'autre disparue)…

L'air rouge et lourd berçait dans celte vieille rue

L'ombre noire de deux pigeons sur les pavés

Voluptueux, des perruches. Tu me suivais

Et quand je me tournais je te voyais sourire.

Clorinde, en y rêvant, je m'arrête d'écrire

Et songe avec délice et souffre de songer

À ces murs qui sentaient le miel et l'oranger.

Un gros perroquet vert cria. (mil neuf cent douze).

Briques brûlantes, vieux étalages, Toulouse

(S'il faut dire d'un mot le décor où l'Amour

Nous menait et, noyant sous des nappes de jour

Ma ténèbre, au milieu de ces ardeurs complices

Enivrait notre cœur de mortelles délices)

Toulouse (reprenons la phrase, s'il vous plaît)

Et ce double pigeon, Clorinde, qui volait

Comme pour imiter nos deux âmes liées,

Voici qu'au bord de l'eau, sous les chaudes feuillées,

C'est Toulouse au beau ciel, ses jardins gracieux

Et son fleuve et tes pleurs ; et je ferme les yeux

Pour me mieux dérober au jour qui m'environne

Et pour nouer en ton honneur cette couronne

Que sur tes noirs cheveux un rêve ira poser,

Cette couronne où chaque feuille est un baiser.