Dame du ciel

By Edmond Haraucourt

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Madame la Lune, en robe gris pâle,

Dans les velours bleus et les satins verts

De ses grands salons à plafonds d’opale

Reçoit les rimeurs de vers.

Et roulant son front nimbé de topaze

Parmi les coussins de nuages flous,

Elle écoute avec une feinte extase

Chanter son peuple de fous.

Nos regrets, nos vœux, nos bonheurs, nos peines,

Elle connaît tout depuis dix mille ans ;

Elle a des regards qui calment les haines

Et qui font des baisers blancs.

Pour guérir nos cœurs des tourments que sème

Le sourire froid des femmes ses sœurs,

Elle orne gaîment son sourire blême

De caressantes douceurs.

Elle sait le nom des pays du rêve,

Mondes idéals que l’amour bénit,

Chers Édens vers qui notre espoir s’enlève

Comme un oiseau vers son nid…

Puis, lorsque s’éteint le lustre d’étoiles

Qui crépite au loin dans le clair obscur,

Lente, elle s’en va dégrafer ses voiles

Sous les courtines d’azur.

On croit qu’elle dort, lasse et solitaire,

Mais son char de nacre aux luisants essieux

L’emporte en fuyant autour de la terre ;

Et déjà sous d’autres cieux,

Madame la Lune, en robe gris pâle,

Dans les velours bleus et les satins verts

De ses grands salons à plafonds d’opale

Reçoit les rimeurs de vers.