Damné

By Gabriel Trarieux

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Dans l'air calme baignant la splendeur de ses pierres,

Semblable, par l'élan de ses lignes altières,

Aux temples de granit qu'on bâtit pour les Dieux,

Un palais se dressait, colosse radieux,

Que le Soleil levant revêtait d'une gloire.

Et, dans l'arc triomphal de ses portes d'ivoire,

Dans le rythme hardi de ses piliers d'airain,

L'orgueil était écrit de l'Homme souverain

Qui, sans qu'un vain désir pût le mordre aux entrailles,

Dormait, sous le couvert des puissantes murailles.

Dans la rue, à deux pas du palais, sur un banc,

S'étalaient le rictus et le geste tombant

D'un mendiant, gueux crevé là, la nuit dernière.

La Mort silencieuse éteignant sa paupière

Avait clos pour jamais, dans son cil convulsé,

Le mystère d'effroi de son obscur passé…

On eût dit que la ville entière était déserte ;

Les chiens même avaient fui le long cadavre inerte.

Quelle haine du Sort suivait donc ce forçat

Pour que sa mort inconsolable se dressât,

Sans que la Charité douce de mains amies

Vînt pour fermer au moins ses paupières blêmies

Et laver sur son front la souillure du sang ?…

Est-ce que le Malheur expie, ô Dieu puissant ?