Dans l'azur antique

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,

Où chaque fragment d'air fascine comme un disque,

Rome, lourde d'été, avec ses obélisques

Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or,

Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port

Pour voguer, pavoisé de ses mâts à ses cryptes,

Vers l'amour fabuleux de la reine d'Égypte.

Les buis des vieux jardins, comme un terne miroir

Tendaient au pur éther leur cristal vert et noir.

Un cyprès balançait mollement sous la brise

Sa cime délicate, entr'ouverte au vent lent,

Et un jet d'eau montait dans l'azur jubilant

Comme un cyprès neigeux qu'un vent léger divise…

J'errais dans les villas, où l'air est imprégné

Du solennel silence où rêve Polymnie :

Je voyais refleurir les temps que remanie

La vie ingénieuse, incessante, infinie ;

Et, comme un messager antique et printanier,

De frais ruisseaux couraient sous les mandariniers.

Dans un jardin romain, un vieux masque de pierre

M'attirait : à travers ses lèvres, ses paupières

On voyait fuir, jaillir l'azur torrentiel ;

Et ce masque semblait, avec la voix du ciel,

Héler l'amour, l'espoir, les avenirs farouches.

Une même clameur s'élançait de ma bouche,

Et, pleine de détresse et de félicité,

Je m'en allais, les bras jetés vers la beauté !…

— J'ai vu les lieux sacrés et sanglants de l'Histoire,

Les Forums écroulés sous le poids clair des cieux,

La nostalgique paix des Arches des Victoires

Où l'azur fait rouler son char silencieux.

J'ai vu ces grands jardins où le palmier qui rêve,

Élancé dans l'éther et tordu de plaisir,

Semble un ardent serpent qui veut tendre vers Ève

Le fruit délicieux du douloureux désir.

Les soirs de Sybaris et la mer africaine

Prolongeaient devant moi les baumes de mon cœur ;

L'Arabie en chantant me jetait ses fontaines,

Les âmes me suivaient à ma suave odeur.

Comme l'âpre Sicile, épique et sulfureuse,

Je contenais les Grecs, les Latins et les Francs,

Et ce triangle auguste, en ma pensée heureuse,

Brillait comme un fronton de marbre et de safran !

Un jour l'été flambait, le temple de Ségeste

Portait la gloire d'être éternel sans effort,

Et l'on voyait monter, comme un arpège agreste,

Le coteau jaune et vert dans sa cithare d'or !

Le blanc soleil giclait au creux d'un torrent vide ;

Des chevaux libres, fiers, près des hampes de fleurs

S'ébrouaient ; les parfums épais, gluants, torrides

Mettaient dans l'air comblé des obstacles d'odeurs.

Des lézards bleus couraient sur les piliers antiques

Avec un soin si gai, si chaud, si diligent,

Que l'imposant destin des pierres léthargiques

Semblait ressuscité par des veines d'argent !

Des insectes brûlants voilaient mes deux mains nues :

Je contemplais le sort, la paix, l'azur si long,

Et parfois je croyais voir surgir dans la nue

La lance de Minerve et le front d'Apollon.

Devant cette splendeur sereine, ample, équitable,

Où rien n'est déchirant, impétueux ou vil,

Je songeais lentement au bonheur misérable

De retrouver tes yeux où finit mon exil…

Je jette sous tes pieds les noirs pipeaux d'Euterpe,

Dont j'ai fait retentir l'azur universel

Quand mes beaux cieux luisaient comme des coups de serpe,

Quand mon blanc Orient brillait comme du sel !

Je quitte les regrets, la volonté, le doute,

Et cette immensité que mon cœur emplissait,

Je n'entends que les voix que ton oreille écoute,

Je ne réciterai que les chants que tu sais !

Je puiserai l'été dans ta main faible et chaude,

Mes yeux seront sur toi si vifs et si pressants

Que tu croiras sentir, dans ton ombre où je rôde,

Des frelons enivrés qui goûtent à ton sang !

Car, quels que soient l'instant, le jour, le paysage,

Pourquoi, doux être humain, rien ne me manque-t-il

Quand je tiens dans mes doigts ton lumineux visage

Comme un tissu divin dont je compte les fils ?…