Dans une Vigne vendangée

By Henri Régnier

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Je chanterai, ce soir, Automne, tes pensées !

La vendange repose aux corbeilles tressées ;

La grappe qui rougit la lèvre est à la main

Lourde comme la Vie et comme le Destin,

Et la pluie a gonflé de larmes les fontaines ;

Les flûtes avant de se taire sont lointaines

Déjà et tristes et déjà le souvenir…

Et c’est avoir vieilli déjà que de sentir,

Derrière le coteau et par delà les plaines

Et le fleuve, qu’il est à jamais des fontaines

Où nos faces verraient chacune son passé,

Et de calmes chemins où nous avons passé,

Et des ombres qui sont notre Ombre, et des années

Qui, la main dans la main, sur nos heures glanées,

Marchent, tournant la tête et ne vous voyant plus ;

Et cependant ce soir est beau, et des Dieux nus

S’en viennent en dansant peut-être en nos pensées,

Car la vendange est belle aux corbeilles tressées

Et tu pleures pourtant l’Été qui t’abandonne,

Ô triste, ô Ariane éternelle, ô Automne !