Danse et musique

By Armand Renaud

Written 1864-01-01 - 1864-01-01

Les deux femmes, m'ayant conduit dans une chambre

Où flambait un feu clair,

Où l'or et le cristal étincelaient, où l'ambre

Se respirait dans l'air,

Sur un vaste sofa me dirent de m'étendre

Et puis de regarder,

De regarder pour voir, d'écouter pour entendre,

Sans leur rien demander.

Et de leurs vêtements s'étant débarrassées,

Sur elles n'ayant plus

Que des fleurs, des rubis et des gazes plissées

Ondulant comme un flux,

Elles se mirent, l'une, à tirer d'une harpe

De doux et lents accords,

L'autre à tourner, tenant sur sa tête une écharpe

Et balançant son corps.

Et celle qui jouait de la harpe était blonde,

Avec des cheveux tels

Qu'on aurait plutôt dit des rayons d'or sur l'onde

Que des cheveux mortels ;

Et les sons qui sortaient des cordes effleurées '

Emportaient mon esprit

Par delà le soleil, dans les vagues contrées

Où le rêve fleurit,

Où la langueur vous prend, où regardant sans nombre

Les étoiles passer,

Par des souffles moelleux, dans des palais pleins d'ombre,

On se laisse bercer.

Et la danseuse avait un corps maigre aux tons bistres

Avec de noirs cheveux ;

Des yeux à moitié clos, langoureux et sinistres ;

Des soubresauts nerveux.

Et l'éclair du désir, traversant mes prunelles,

Allait brûler mon sang

Où le fauve troupeau des voluptés charnelles

Rôdait en rugissant.

La musique pourtant, mystérieuse et digne,

Ruisselait, ruisselait,

Et tombait sur mon cœur, comme un duvet de cygne

Ou des gouttes de lait,

Faisant dans ma pensée apparaître des choses

Sans formes et sans couleurs,

Mais tenant de l'azur, du cristal et des roses,

Du sourire et des pleurs.

La danseuse en délire, abandonnée, exsangue,

Plus rapide toujours,

Tournait, et la parole expirait sur sa langue

En bruits confus et sourds.

Ses bras s'arrondissaient sur son front, dans la pose

Des êtres éperdus,

Et son col et sa face étaient par la névrose

Étonnamment tordus.

Et mon cœur défaillait, brûlé d'ardeur trop vive ;

J'étais blême à la fin

De voir et de revoir ce festin sans convive

Passer devant ma faim.

Et la harpe jouait une marche sublime

Aux accents radieux ;

Et mon âme planait sur la dernière cime

Qui sépare des dieux.

La danseuse soudain eut un dernier vertige,

Un suprême transport,

Et s'en vint dans mes bras, tendus vers sa voltige,

Tomber comme un corps mort.

Alors l'autre, les yeux abîmés dans l'espace

Et les vêtements droits,

Ne montrant que sa tête inclinée avec grâce,

Ses mains aux frêles doigts,

Tira de l'instrument l'extase douce, douce,

Les soupirs inouïs.

Et je sentis au cœur une telle secousse

Que je m'évanouis.