Darcier

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Nymphe dont l'œil ébloui

Semble un diamant,

La Chanson perd aujourd'hui

Son dernier amant.

Elle ne verra jamais

Un autre Darcier,

Et ne sait plus désormais

Que balbutier.

Oh ! Darcier ! je le revois !

Le rhythme précis

Se dessinait dans sa voix

Aux sons adoucis.

Pourtant courbé sous le dieu,

Pâle, ivre de jour,

Il était brûlé du feu

D'un immense amour.

Peuple, du peuple fourbu

Dévorant les pleurs,

On eût dit qu'il avait bu

Toutes ses douleurs,

Et de sa lèvre, ô tourment

Providentiel !

Pressé douloureusement

L'éponge de fiel.

Dans ses chants éblouissants

De haine et d'orgueil,

On entendait les accents

Des mères en deuil,

Judas, hypocrite et roux,

Comptant ses écus,

Et les sanglots de courroux

De tous les vaincus.

Tous ces martyres hurlants,

Tous ces pleurs, l'affront

D'Ève, dont les flancs sanglants

Toujours saigneront ;

Il en voulait en effet

Prendre la moitié,

Car ce génie était fait

Surtout de pitié.

On entendait dans sa voix

Qu'en vain nous pleurons,

Des Marseillaises, parfois

Des bruits de clairons,

Le cri de la Vérité

Superbe et fatal

Et le regret irrité

Du sombre Idéal.

Aussi parmi nous fut-il,

Et nul n'a dit : non,

Un artiste fier, subtil,

Digne de ce nom,

Donnant, ce consolateur,

Pour nous enchanter,

Le spectacle d'un chanteur

Qui savait chanter !