Débordement

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1910-01-01 - 1910-01-01

Notre Seine si patiente entre ces murs

Où, de jour et de nuit, tu vas, étroite et jaune,

Qui te donne aujourd'hui, pour des destins obscurs,

Le furieux élan de ton frère le Rhône ?

Nous entendons d'ici ton grand flot débordé,

Toi, toi qu'étreint Paris sans que tu t'en émeuves !

Saisis de peur, nous nous penchons à regarder

Ces tourbillons qui sont la colère des fleuves.

Quel mauvais temps, quelle injustice de l'hiver

Harcela ta douceur jour à jour, goutte à goutte,

Pour qu'ainsi, brusquement, ton eau se gonfle toute

Avant de se jeter au néant de la mer ?

Nous pensons à ta source, au filet clair que bleute

Le ciel, et qui tiendrait dans le creux d'une main.

Faut-il, Seine, qu'au long de l'éternel chemin

Tu coures maintenant avec ce bruit d'émeute !

Que vas-tu faire de tes ponts, quais, berges, bords,

Grande eau fâchée, envahissante, et qui veux mordre ?

Toi si docile hier et qui n'est plus dans l'ordre,

Quels dégâts suffiront à ta rage, et quels morts ?

Nous songeons. Nous disons : « Cette Seine est pareille

A la foule qui va comme un flot innocent

Et qui soudain, un jour, rebelle, se réveille

Et déborde, et se change en un fleuve de sang.

Tourbillons, révolutions, cris, meurtres, haines,

La fin de tout ! L'ancien monde est démoli ! »

Que non ! Le peuple en rage est comme cette Seine

Oui rentrera demain, tranquille, dans son lit.