Dédicace

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Je vous aime et veux qu'on le sache,

O raillés, ô déshérités,

Vous qu'insulte le public lâche,

Vous qu'on appelle des ratés !

Donc, à cette heure où je me lance

En pleine mêlée, où je vais

Cogner, rompre plus d'une lance,

Recevoir plus d'un coup mauvais,

Où l'ardent désir me dévore

D'attaquer de front mes rivaux,

Sans savoir seulement encore

Ce que je suis, ce que je vaux,

Si je suis seulement de taille

A me mêler aux combattants ;

— Dans ce matin de la bataille

Où vont se ruer mes vingt ans,

Je pense à vous, ô pauvres hères !

A vous dont peut-être, ce soir,

Je partagerai les misères,

Parmi lesquels j'irai m'asseoir ;

Et très longuement j'envisage,

Pour bien voir si j'ai le cœur fort.

Pour m'assurer de mon courage,

La tristesse de votre sort.

Si j'étais, par le ridicule

Qu'on vous jette, mis en émoi,

Il est toujours temps qu'on recule :

Mieux me vaudrait rentrer chez moi.

Mais non pas ! car je veux la lutte.

Et votre fortune n'a rien

Qui me répugne ou me rebute.

Même je la préfère bien

A celles, qu'on dit plus heureuses,

De ceux qu'on nommait « philistins » ;

Je préfère les viandes creuses

De vos songes à leurs festins !

Si je tombe comme vous autres,

S'il me faut vider les arçons,

Eh bien, quoi ! je serai des vôtres,

N'est-il pas vrai, les bons garçons ?

A vous donc qu'on raille et qu'on hue

Et qu'on accable de mépris,

O foule innombrable, cohue

Des déclassés, des incompris !

A vous que hanta la chimère

Du définitif, du parfait,

Et qui, pour vouloir trop bien faire,

Finalement n'avez rien fait ;

A vous qui portiez dans vos têtes

De trop beaux idéals rêvés,

À vous tous, à vous grands poètes

Aux poèmes inachevés ;

A vous dont les fainéantises

Sont pleines de si fiers projets,

Et que poursuivent les hantises

De trop magnifiques sujets ;

A vous dont la pensée énorme,

Trop large, ne pouvait entrer

Sans la briser dans une forme,

Dans un moule sans l'éventrer ;

A vous, peintres, que désespère

La toujours fuyante couleur,

Qui devant un jeu de lumière

Jetez vos pinceaux de douleur ;

Musiciens, pâles d'entendre

En vous des accords merveilleux,

Et qui, de ne pouvoir les rendre,

Avez des larmes dans les yeux ;

A vous qui, ne pouvant traduire

Les finesses que vous sentez,

Préférez ne jamais produire,

O délicats, exquis ratés !

A vous, paresseux égoïstes,

Qui gardez vos œuvres en vous ;

A vous les vrais, les grands artistes,

A vous les emballés, les fous,

Qui, sans entendre les sarcasmes,

Triomphez dans de pauvres soirs ;

A vous dont les enthousiasmes

Gesticulent sur des trottoirs,

Personnages funambulesques,

Laids, chevelus et grimaçants,

Pauvres dons Quichottes grotesques,

Et d'autant plus attendrissants,

Dont la Muse est la Dulcinée,

— O chevaliers errants de l'art,

A qui la gloire destinée

Manqua peut-être par hasard !

Étant votre ami, votre frère,

Un rêveur, un hurluberlu

Qui connaîtra votre misère

Peut-être demain, — j'ai voulu

Vous dédier par ce poème

Les premiers vers que j'ai tentés,

Enfants perdus de la bohème,

O mes bons amis les Ratés !