Dédicace
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Je vous aime et veux qu'on le sache,
O raillés, ô déshérités,
Vous qu'insulte le public lâche,
Vous qu'on appelle des ratés !
Donc, à cette heure où je me lance
En pleine mêlée, où je vais
Cogner, rompre plus d'une lance,
Recevoir plus d'un coup mauvais,
Où l'ardent désir me dévore
D'attaquer de front mes rivaux,
Sans savoir seulement encore
Ce que je suis, ce que je vaux,
Si je suis seulement de taille
A me mêler aux combattants ;
— Dans ce matin de la bataille
Où vont se ruer mes vingt ans,
Je pense à vous, ô pauvres hères !
A vous dont peut-être, ce soir,
Je partagerai les misères,
Parmi lesquels j'irai m'asseoir ;
Et très longuement j'envisage,
Pour bien voir si j'ai le cœur fort.
Pour m'assurer de mon courage,
La tristesse de votre sort.
Si j'étais, par le ridicule
Qu'on vous jette, mis en émoi,
Il est toujours temps qu'on recule :
Mieux me vaudrait rentrer chez moi.
Mais non pas ! car je veux la lutte.
Et votre fortune n'a rien
Qui me répugne ou me rebute.
Même je la préfère bien
A celles, qu'on dit plus heureuses,
De ceux qu'on nommait « philistins » ;
Je préfère les viandes creuses
De vos songes à leurs festins !
Si je tombe comme vous autres,
S'il me faut vider les arçons,
Eh bien, quoi ! je serai des vôtres,
N'est-il pas vrai, les bons garçons ?
A vous donc qu'on raille et qu'on hue
Et qu'on accable de mépris,
O foule innombrable, cohue
Des déclassés, des incompris !
A vous que hanta la chimère
Du définitif, du parfait,
Et qui, pour vouloir trop bien faire,
Finalement n'avez rien fait ;
A vous qui portiez dans vos têtes
De trop beaux idéals rêvés,
À vous tous, à vous grands poètes
Aux poèmes inachevés ;
A vous dont les fainéantises
Sont pleines de si fiers projets,
Et que poursuivent les hantises
De trop magnifiques sujets ;
A vous dont la pensée énorme,
Trop large, ne pouvait entrer
Sans la briser dans une forme,
Dans un moule sans l'éventrer ;
A vous, peintres, que désespère
La toujours fuyante couleur,
Qui devant un jeu de lumière
Jetez vos pinceaux de douleur ;
Musiciens, pâles d'entendre
En vous des accords merveilleux,
Et qui, de ne pouvoir les rendre,
Avez des larmes dans les yeux ;
A vous qui, ne pouvant traduire
Les finesses que vous sentez,
Préférez ne jamais produire,
O délicats, exquis ratés !
A vous, paresseux égoïstes,
Qui gardez vos œuvres en vous ;
A vous les vrais, les grands artistes,
A vous les emballés, les fous,
Qui, sans entendre les sarcasmes,
Triomphez dans de pauvres soirs ;
A vous dont les enthousiasmes
Gesticulent sur des trottoirs,
Personnages funambulesques,
Laids, chevelus et grimaçants,
Pauvres dons Quichottes grotesques,
Et d'autant plus attendrissants,
Dont la Muse est la Dulcinée,
— O chevaliers errants de l'art,
A qui la gloire destinée
Manqua peut-être par hasard !
Étant votre ami, votre frère,
Un rêveur, un hurluberlu
Qui connaîtra votre misère
Peut-être demain, — j'ai voulu
Vous dédier par ce poème
Les premiers vers que j'ai tentés,
Enfants perdus de la bohème,
O mes bons amis les Ratés !