Dédoublement

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

JE suis étendu dans la boue,

Incapable de faire un pas ;

Il viendrait la plus lourde roue

Que je ne me lèverais pas.

Contre un poteau mon front s'appuie ;

En haut, un homme est empalé ;

Mordant mes haillons, une truie

Pousse un grognement désolé.

De l'eau tombe, froide et gluante,

D'un ciel noir comme le remords ;

Une vermine remuante

Ronge mon corps pareil aux morts.

Cependant, couverte d'un voile

Qui l'enroule en plis gracieux,

Jetant une lueur d'étoile,

Une forme sort de mes yeux.

Avec lenteur elle s'allonge,

Elle s'éloigne lentement,

Vers mon bourbier privé de songe

Tournant la tête par moment.

A l'horizon quand elle arrive,

Voici que le noir horizon

D'une immense lueur s'avive,

S'épanouit en floraison.

Parmi les lys à tige fière,

Les jasmins, les rosiers moussus,

Serpente une large rivière ;

Une barque ondule dessus,

Barque à la courbe égyptienne,

Avec figures aux deux bouts.

En poupe, une musicienne

Tient sa harpe sur les genoux.

La forme aux blanches draperies

Sur la barque vient se dresser ;

Parmi les lointaines féeries

Celle-ci se met à glisser ;

Et l'être couvert de mystère,

Au firmament occidental,

S'évapore, loin de la terre,

Sous des portiques de cristal.