Défi

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1910-01-01 - 1910-01-01

Que la haine anonyme et que l'envie esclave

Environnent mon cœur de leurs traits incessants !

Je regarde à mes pieds éclaboussés de bave

La révolte des impuissants.

Votre encre empoisonnée est vaine. Votre proie

Ce n'est pas moi ! Qui donc va me tordre le col ?

Mon visage se rit de votre vitriol,

Vous n'atteindrez jamais ma joie.

Contre mes vrais trésors nul de vous ne peut rien.

Ma pensée est à moi comme est à moi mon homme,

Comme est à moi mon temps, comme est à moi mon bien

Additionnez ! Je fais la somme !

Non ! Vous n'entrerez pas chez moi, dans ma maison,

Vous ne briserez pas mes vitres sur ma Seine,

Vous ne m'ôterez pas Paris. Non, votre haine

Ne barre pas mon horizon.

Vous n'envahirez pas ma campagne natale,

La terre où, doucement, les miens sont enfouis.

Il n'est aucun relent de votre haleine sale,

Dans mon pays, clans mon pays !

Mon pays où je fus une enfant avant d'être

La femme d'aujourd'hui que visent tant de coups,

Où des vieilles que j'aime et qui me virent naître

Me bercèrent sur leurs genoux.

Non ! Vous ne serez pas la sombre Jacquerie

En route vers le fier château de mon bonheur.

Car j'ai, pour me garder contre le flot hurleur,

Ma haie autour de ma prairie.

Venez ! Et franchissez mes herbages bourbeux !

Vous y serez reçus, croyez-le, haut et ferme,

Sur les fourches de fer des hommes de ma ferme

Et sur les cornes de mes bœufs !