Delirium tremens

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

On demande pourquoi tu ris ?

Je le sais, moi, si tu l'ignores,

Pauvre Muse qui sur Paris

Agites ces grelots sonores !

Ah ! devant ce qu'on nous fait voir

(L'esprit a sa délicatesse !)

Il faut rire de désespoir

Et chasser la noble Tristesse.

Le temps est venu, — c'en est fait,

Votre règne chez nous commence,

Dieux que l'on adore en effet,

O froid Délire, et toi, Démence !

Dans cet âge, plus ambigu

Que l'Ambigu de monsieur Faille,

Où le bon sens est exigu,

Je crains désormais qu'il ne faille,

En eussent-ils la crampe aux reins

Et mille fourmis dans le torse,

Mettre à tous nos contemporains

Une camisole de force.

Car le sens du bien et du mal

Disparaît, et, comme il s'efface,

L'absurde est notre état normal :

Pile est synonyme de : Face !

Que dit à présent le goût ? — VÆ

VICTIS ! — Et Plessy, comme Febvre,

Montre un bijou, dont Legouvé

Malheureusement fut l'orfèvre.

Voici que, d'un air folichon

Clignant ses petits yeux de braise,

L'antique Mère Godichon

Veut évincer La Marseillaise ;

Une cocotte de gala,

Dont les attraits déjà trépassent,

Dit en lorgnant : Ces femmes-là !

A propos des dames qui passent ;

Macaire célèbre Sion

Sur le sistre et sur la viole :

Ailleurs, la Prostitution

Crie aux passants qu'on la viole !

Bobèche, sur qui resplendit

L'or des badauds qu'il a su traire,

Prend Orphée à part et lui dit :

Tu n'es pas assez littéraire !

Je vois, flambant comme un tison,

L'article d'un fier patriote

Ennemi de la trahison,

Signé… Judas Iscariote !

Polichinelle signe : Éros,

Et, comme fils de Carabosse,

Donne au divin Antinoos

Le conseil de rentrer sa bosse ;

Le voleur, tenant des tromblons,

Dit au volé : Rends-moi ma somme !

Et le nègre a des cheveux blonds.

J'en pleure et tout ceci m'assomme.

Comme le blanc se prétend noir

Et de nos pauvres yeux se joue,

Vérité, brise ton miroir !

J'ai peur, quant à moi, je l'avoue,

Qu'arrêtant le céleste essieu,

Torquemada, monstre effroyable,

Ne veuille damner le bon Dieu

Et ne canonise le diable ;

Que Rothschild ne meure de faim,

Que le tigre ne fonde en larmes,

Et que Lacenaire à la fin

Ne fasse arrêter les gendarmes !