Démolitions

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

Ah ! pauvres maisons éventrées

Par le marteau du niveleur,

Pauvres masures délabrées ;

Pauvres nids qu'a pris l'oiseleur !

Quand, sous le suaire des nues,

Au bord des larges boulevards,

Se dressent vos carcasses nues

Comme autant de spectres blafards..

Quand vos cloisons mal affermies ,

Livrent aux regards insultants

Les secrètes anatomies

Du foyer qui vécut cent ans…

Et qu'on voit, au long des murailles,

Sous la morsure des grappins,

Flotter, ainsi que des entrailles,

Vos vieux lambeaux de papiers peints !…

Mon cœur qui garde, en ses abîmes,

Comme une perle au fond des mers,

Un trésor de pitiés intimes .

Pour l'ennui des taudis déserts…

Mon cœur frémit, ma foi s'écroule,

Devant ces manœuvres impurs

Dont la cognée ouvre à la foule

La conscience des vieux murs !

Voici les noires cheminées ,

Poumons bruyants de la maison,

Où les aïeules inclinées

Souriaient au rouge tison.

Voici la mansarde fidèle

Où le poète, pauvre encor.,

Confiait au nid d'hirondelle

Le secret de ses rêves d'or.

Ah ! douloureuses gémonies !

Ils ont tout mis sous l'œil du jour,

Depuis la chambre aux agonies,

Jusqu'aux alcôves de l'amour !

On dit qu'au soir, dans les ténèbres,

L'essaim des souvenirs troublés .

Fait sonner ses ailes funèbres

Sur ces restes démantelés…

Pour les couvrir, montez, o lierres !

Brisez l'asphalte des trottoirs ;

Jetez sur la pudeur des pierres

Le linceul de vos rameaux noirs !

Cercueils froids que le sage envie,

J'ai vu votre ombre et vos lambeaux,

Mais ces sépulcres de la vie

Sont plus mornes que les tombeaux !