Dernière solitude

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Dans cette mascarade immense des vivants

Nul ne parle à son gré ni ne marche à sa guise ;

Faite pour révéler, la parole déguise,

Et la face n'est plus qu'un masque aux traits savants.

Mais vient l'heure où le corps, infidèle ministre,

Ne prête plus son geste à l'âme éparse au loin,

Et, tombant tout à coup dans un repos sinistre,

Cesse d'être complice et demeure témoin.

Alors l'obscur essaim des arrière-pensées,

Qu'avait su refouler la force du vouloir,

Se lève et plane au front comme un nuage noir

Où gît le vrai motif des œuvres commencées ;

Le cœur monte au visage, où les plis anxieux

Ne se confondent plus aux lignes du sourire ;

Le regard ne peut plus faire mentir les yeux,

Et ce qu'on n'a pas dit vient aux lèvres s'écrire.

C'est l'heure des aveux. Le cadavre ingénu

Garde du souffle absent une empreinte suprême,

Et l'homme, malgré lui redevenant lui-même,

Devient un étranger pour ceux qui l'ont connu.

Le rire des plus gais se détend et s'attriste,

Les plus graves parfois prennent des traits riants ;

Chacun meurt comme il est, sincère à l'improviste :

C'est la candeur des morts qui les rend effrayants.