Désespoir

By Pétrus Borel

Written 1832-01-01 - 1832-01-01

Comme une louve ayant fait chasse vaine,

Grinçant les dents, s'en va par le chemin ;

Je vais, hagard, tout chargé de ma peine,

Seul avec moi, nulle main dans ma main ;

Pas une voix qui me dise : A demain.

Pourtant bout en mon sein la sève de la vie ;

Femmes ! mon pauvre cœur est pourtant bien aimant,

J'ai vingt ans, je suis beau, je devrais faire envie,

J'aurais dû plaire au moins, moi, si courtois amant ;

Toutes m'ont repoussé… Fatal isolement !

Ce long tourment me ronge et me déchire,

M'abîme entier ! Que le sort m'est cruel !

Même aujourd'hui, riant de mon délire,

Pour retremper mon âme dans le fiel,

Il m'a fait voir un jeune ange du ciel.

Ah ! quel air ravissant, quelle voix langoureuse !

Sur ses pas gracieux j'aspirais le bonheur.

Je baisais son manteau d'une bouche amoureuse ;

Puis, ivre du parfum que jetait cette fleur,

Je sentais lentement s'épanouir mon cœur.

Que cet instant fut court ! hélas ! qu'horrible

Fut mon réveil ! je la cherchais en vain

De mon regard dévorant et terrible,

Elle avait fui… Rends-la moi, ciel d'airain !

Jette à mon cœur cette proie… il a faim !…

Mon dépit, ma fureur bouleversent mon âme ;

A mes désirs lascifs je voudrais tout plier :

Égaré par mes sens, j'irais… ah ! c'est infâme !

Arracher une femme au bras d'un cavalier,

J'arracherais !… mais, non, je ne puis m'oublier !

Désirs poignants, silence ! il faut vous taire.

De feux en vain je me sens embrasé,

Allons gémir sur mon lit solitaire ;

Baigné de pleurs mon corps est épuisé :

A ce combat tout mon cœur s'est brisé !

Ma jeunesse me pèse et devient importune !

Ah ! que n'ai-je du moins le calme d'un vieillard.

Qu'ai-je à faire ici-bas ?… traîner dans l'infortune ;

Lâche, rompons nos fers !… ou plus tôt ou plus tard.

— Mes pistolets sont là… déjouons le hasard !