Deux barques

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

Deux barques, suprêmes carcasses

Dont le squelette est presque humain

Ont échoué dans les eaux basses

Qu'on voit le long de ce chemin.

Ce chemin qu'une herbe tapisse,

Qu'envahit la vase du port,

Ce chemin-là mène à l'hospice,

Sombre antichambre de la mort.

A cette place, oh ! ces deux barques,

Oh ! ces deux barques, noirs profils,

A trois pas de l'antre où les Parques

Coupent distraitement des fils !

Ces deux barques, force finie,

Déchet dont ne veut plus la mer,

A trois pas de l'autre agonie,

De l'autre déchet plus amer !

Tout près de ces hommes et femmes

Qui sanglotent leurs derniers jours,

Ces deux barques, comme des âmes,

Appellent en vain au secours.

Or, pleine d'audace et de grâce

En face de ces débris morts,

La vie au loin passe et repasse

Blanche, et toutes voiles dehors.

— Regardez, vieux veufs, vieilles veuves,

Carcasses, rebuts écrasés :

Avec leurs avants aiguisés,

Elles passent, les barques neuves !