Deux liards de sagesse
Written 1877-01-01 - 1877-01-01
C'est vrai, j'étais un insensé !
J'appelais notre amour le nôtre,
Le nôtre à nous ; j'avais pensé
Qu'il n'était pas fait comme un autre.
Nous avons beau voir et savoir ;
Pauvres orgueilleux que nous sommes.
Nous nous imaginons pouvoir
Ce que n'ont jamais pu les hommes.
Nous sourions lorsque l'aïeul
Dit : « J'ai cueilli ce que tu cueilles. »
Chacun de nous pense être seul
Maître du trèfle à quatre feuilles.
Tout le monde est ainsi construit.
Chaque flot de la mer profonde
Croit que le ciel n'est que pour lui…
Et j'ai fait comme tout le monde.
J'ai craque notre court printemps
Serait une immortelle chose,
Et qu'on pouvait rester cent ans
A respirer la même rose.
J'ai pris mon sou pour un trésor.
Ainsi la fillette ravie,
A qui l'on donne un louis d'or,
Pense qu'elle en a pour la vie.
J'ai cru que des autres humains
L'amour était une veilleuse,
Et que moi, dans mes fortes mains.
J'avais la lampe merveilleuse.
J'ai cru que je pouvais chercher
L'éternité dans l'heure brève,
Et que je saurais dénicher
Le merle blanc qui siffle en rêve.
J'ai cru que dans mon petit nid
Loin du Temps, cet oiseau de proie,
Je ferais couver l'Infini
Par les deux ailes de ma joie.
J'ai cru… Mais qu'en'ai-je point cru ?
J'ai pris pour le jour la nuit brune.
Ma piquette pour un grand crû,
Et mon fromage pour la lune.
Hélas ! je connais aujourd'hui
Que l'homme est un fétu de paille
Parla valse du vent conduit.
Où le vent souffle, il faut qu'on aille.
On ne fait pas ce que l'on veut :
On fait ce que veut la Nature.
Quand nous écrivons notre vœu,
La main du hasard le rature.
Et je souffre, et je suis navré,
Et toujours, d'une âme aussi folle,
Dans l'azur lointain je suivrai
Mon espérance qui s'envole.
Je suis puni, je suis fouetté
Par cette mère méconnue,
L'implacable Réalité,
Qui m'a rattrapé dans la nue.
Je suis puni, je suis en deuil,
Pour avoir voulu l'impossible,
Car les flèches de mon orgueil
Prenaient une étoile pour cible.