Deux magasins
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
A l'heure où s'ouvrent les écoles,
Oubliant les pensums, les colles
Et les leçons,
En riant, en jetant des billes,
On voit se bousculer les filles
Et les garçons !
Poussant des cris épouvantables,
Ils courent avec leurs cartables
Mis en sautoir,
Leurs manches noires de lustrine,
Se grouper à chaque vitrine
Sur le trottoir.
Avant de gagner leurs demeures,
Ils regardent pendant des heures
Les beaux joujoux.
C'est leur plaisir, à ces mioches
Qui n'ont pas au fond de leurs poches
Des petits sous.
Ils regardent, les pauvres gosses,
Le Polichinelle à deux bosses
Qui coûte cher,
Les poupons en chaussons de laine,
Les bébés dont la porcelaine
Paraît en chair.
Ils comptent les ballons, les balles,
Par un clown jouant des cymbales
Très étonnés ;
Et ce sont des heures d'extase
Devant cette vitre où s'écrase
Leur petit nez.
Que c'est beau ! leurs sourcils s'écartent !
Ce sont de vrais fusils, qui partent !
De vrais fourneaux !
De vrais outils de jardinage !
Et les voitures d'arrosage
Ont des tonneaux !
Sous des arbres dont les verdures
Sont faites avec des frisures
De copeaux verts,
Ils voient, bêtes et gens en marche,
Tout ce qui s'échappe de l'Arche
Aux toits ouverts !
Ils regardent d'un regard tendre
Les filles de Noé leur tendre
Des petits bras ;
(Comme, au commencement du monde,
On avait une tête ronde,
Des chapeaux plats !)
L'Auvergnat sortant de sa boîte,
Les soldats de plomb dans l'ouate
S'emmitouflant,
La chèvre avec ses trois nœuds roses,
Ils regardent toutes ces choses
En reniflant.
Une dame dans la boutique
Fait marcher un ours mécanique
Sur le parquet.
Comme il marche ! — Une demoiselle
Entoure avec de la ficelle
Un grand paquet !
Un Monsieur achète un théâtre
Où l'on peut, en or sur du plâtre,
Lire : OPÉRA.
Le Monsieur sort. La porte sonne.
Oh ! les beaux joujoux que personne
Ne leur paiera !
Les fillettes aux mains crispées
Regardent surtout les poupées
Dans leur carton.
Hein, Sophie ? hein, Claire ? hein, Louise ?
En ont-elles de la chemise
Et du feston !
Sont-elles riches, les mâtines !
On leur enlève leurs bottines
Pour les coucher !
Et celle en bleu, près de la Cible !
Il ne sera jamais possible
De la toucher !
Et celle avec sa robe Empire
Qui fait que tout leur cœur soupire :
« Oh ! je la veux ! »
Et cette autre avec sa dînette !
(Leur grande sœur la midinette
A ces cheveux ! )
Elles restent là, bouche ronde !
Le ménage de cette blonde
Aux yeux trop grands
Dont l'écriteau dit qu' « elle nage »
Est mieux monté que le ménage
De leurs parents !
Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disent
Devant les sabres qui reluisent
Comme d'acier ?
Se peut-il qu'un enfant reçoive
De quoi tout d'un coup être zouave
Ou cuirassier ?
Oh ! les chevaux que l'on harnache !
(Ils sont en vrai poil, qui s'arrache,
Que l'on te dit !)
Et le poussah sur une sphère,
Qui titube comme leur père
Le samedi !
Hein, Gaston ? hein, Marcel ? hein, Charle ?
Quand viendra le jour dont on parle
A la maison,
Dont on parle en fumant des pipes,
Le jour où tous les pauvres types
Auront raison,
Pourra-t-on en être à tout âge ?
Lorsque viendra le grand partage
Des partageux,
Les mômes, moucherons, moustiques,
Entreront-ils dans les boutiques
Prendre les jeux ?
Il faut, si c'est de la justice,
Que tout, la petite bâtisse
En blocs de bois,
Le clown au pantalon trop large,
Le Grand Tir, le canon qu'on charge
Avec des pois,
Il faut que l'avaleur de boules,
Il faut que tout, les coqs, les poules,
Soit partagé !
Le singe montrant ses gencives,
Et les couleurs « inoffensives »
èS. Gé. Dé. G.é ;
Tout : l'Anglais fumant son cigare,
Le chemin de fer avec gare,
Tunnels et ponts…
On prendra tous les jeux de quilles !
On mettra dans les bras des filles
Tous les poupons !
Le pain, ça manque. Oui, mais ça manque
Aussi, ce clown, ce saltimbanque,
Tous ces chiens fous,
Ce Polichinelle à deux bosses !…
Droit au pain, soit ! Et, pour les gosses,
Droit aux joujoux !
Ainsi, sous la blouse ou le châle,
Pense, plus grand et déjà pâle,
Chaque moutard.
Ils restent dans le vent qui siffle.
Ce soir, tous vont, risquant la gifle,
Être en retard.
Ils en ont oublié qu'il gèle.
Ils ne battent plus la semelle ;
Mais, quelquefois,
Leur souffle ayant terni la glace,
Pour mieux voir ils essuient la place
Avec leurs doigts !
Nous sommes les fleurs des fleuristes,
Nous sommes les fleurs des marchands,
Les petites fleurs qui sont tristes
De ne pas fleurir dans les champs ;
Nous sommes les fleurs printanières
Qui n'ont jamais vu lé printemps,
Et dont on fait des boutonnières
Pour des revers trop miroitants ;
Nous sommes cette rose noire
Et ce bleuet gros comme un chou
Pour qui les smokings, sous leur moire,
Ont un oblique caoutchouc !
Nous sommes ces lilas superbes
Qui dans les boutiques, l'hiver,
Montent en monstrueuses gerbes
Coûtant monstrueusement cher !
Nous sommes, parmi le vertige
Des jours de l'an nauséabonds,
Les pauvres fleurs que l'on oblige
A faire un métier de bonbons !
Nous sommes les fleurs qu'on envoie
Dès qu'on a publié les bans,
Pour que la famille les voie
Dans des paniers à grands rubans ;
Nous sommes les fleurs où voltige
La libellule de carton ;
Nous tremblons trop sur notre tige,
Car notre tige est en laiton !
Nous sommes les fleurs qui sur elles
N'ont qu'un papillon de papier
Offrant sur deux plateaux, ses ailes,'
L'adresse, en or, du boutiquier.
Pour nous la rosée est un mythe,
Malgré d'adroits contrefacteurs
Dont la ruse, sur nous, l'imite
Avec des vaporisateurs.
Nous sommes les fleurs sans abeilles
Qui trouvent, les trois jours bien longs
Où l'on fait vivre leurs corbeilles
Sur les pianos des salons !
Nous voyons sur nous, parasites
Qui blessent nos feuillages verts,
Pousser des cartes de visites
Où parfois on écrit des vers !
C'est nous qu'un pâle accessoiriste,
Après les six rappels du « trois »,
Monte en hâte à la grande artiste
Par des escaliers trop étroits.
Nous sommes ces iris de nacre
Que les fleuristes de Paris
Savent envoyer dans un fiacre
Pendant l'absence des maris !
Nous sommes ces héliotropes,
Ces glaïeuls forcés de fleurir
Qui portent dans des enveloppes
Le nom qu'on sait avant d'ouvrir !
C'est nous la flore citadine
Qui, sous les capillaires fous,
Ne se penche, pendant qu'on dîne,
Qu'aux berges d'argent des surtouts !
C'est nous la flore dont l'arôme
Toujours au pays flottera
Qui va de la Place Vendôme
A la Place de l'Opéra.
Les noms de cette étrange flore
Sont du botaniste inconnus :
Comment porter les noms encore
Des fleurs que nous ne sommes plus ?
Nous sommes désormais — Nature,
Ne ris pas de ces noms de fleurs ! —
Le réséda-de-la ceinture,
L'œillet-des-costumes-tailleurs !
Et, fleurs que loin de nos collines
Dans la fourrure on exila,
Le mimosa-des-zibelines
Et la parme-du-chinchilla !
Nous sommes ces frivoles touffes
Qui connaissent pour seuls étés
La température des Bouffes
Et celle des Variétés,
Nous sommes, parmi les éloges
Aux blondes nuques adressés,
Les fleurs chaudes qui, dans les loges,
Frayent avec les fruits glacés.
Nous sommes le lys qui se fane
Au vent des restaurants du soir ;
La rose qu'on jette au tzigane
Qui sur l'épaule a son mouchoir ;
Le muguet qui sait chaque phrase
Qu'on dit à la fin des soupers,
Et la jacinthe qu'on écrase
Dans les coins sombres des coupés !
Nous sommes, quand le cœur s'effraye,
Ces violettes d'un instant
Qu'on respire en prêtant l'oreille
Et qu'on mordille en hésitant.
Nous sommes ces œillets de Londre
Et ces jonquilles de Menton
Dans lesquels, avant de répondre,
On enfonce un joli menton.
Nous enguirlandons l'aventure,
Et, quand le bonheur est défunt.
Nous assurons à la rupture
De l'élégance et du parfum.
Nous sommes les fleurs nécessaires
Aux intrigues de la Cité.
Nous n'avons connu, dans les serres,
Qu'un soleil d'électricité.
Dans les serres nous sommes nées ;
Des saisons nous ne vîmes rien.
Quelles étaient nos destinées,
Cependant, nous le savons bien !
Nous sentons en nous, ô mystère !
Parler la sève d'autres fleurs
Qui poussèrent, libres, de terre,
Et nos souvenirs sont les leurs !
Nous sentons, dans ces mornes fêtes
Où passent d'inutiles fronts,
Vaguement, que nous sommes faites
Pour être ailleurs, — et nous souffrons.
Nous aimerions, fières, ravies,
Vraiment fraîches, pures toujours,
Nous mélanger à d'autres vies,
Favoriser d'autres amours !
Pourquoi donc, fleurs dont nous naquîmes,
Dans vos graines aviez-vous mis
L'amour des vallons et des cimes,
Puisqu'il ne nous est pas permis ?
Puisqu'il nous faut vivre à distance
De ces choses, pourquoi faut-il
Que nous soupçonnions l'existence
D'une Nature et d'un Avril ?
— Et nous sommes, dans les boutiques,
Sur du gazon artificiel,
Les petites fleurs nostalgiques.
D'air pur, de lumière et de ciel.