Deux ramiers

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

D’où venez-vous, couple triste et charmant ?

Rien parmi nous ne vous appelle encore ;

Les jours d’avril n’ont qu’une pâle aurore,

Et nul abri pour l’amoureux tourment ;

Les blés frileux cachant leurs fronts timides,

Comme les fleurs, tremblent au vent du nord ;

Le lierre seul couvre les murs humides ;

Et l’hirondelle est toujours loin du port.

Vous deux chassés par le malheur, sans doute,

Et consolés du malheur par l’amour,

Pour échapper à quelque noir vautour,

De l’Orient vous avez fui la route,

Au toit prochain, je vous entends gémir ;

Ah ! vous souffrez… je ne sais plus dormir !

Des vrais amants doux et discrets modèles,

J’ai vos douleurs ; que n’ai-je aussi vos ailes !

Je volerais sur votre humble rempart ;

Tristes ramiers, j’irais, triste moi-même,

En souvenir d’un malheureux que j’aime,

Du peu que j’ai vous offrir une part.

Il erre seul… et vous errez ensemble !

Dans vos baisers que votre exil est doux !

Le même sort vous frappe et vous rassemble ;

Oh ! que d’amants sont moins heureux que vous !

Venez tous deux, venez sur ma fenêtre

De votre soif étancher les ardeurs ;

Des cieux dorés, où l’amour vous fit naître,

Au toit du pauvre oubliez les splendeurs.

Que l’un de vous se hasarde à descendre ;

Le plus hardi doit guider le plus tendre ;

D’un cœur qui bat d’amour et de frayeur

Pour un moment qu’il détache son cœur.

Voici du grain, voici de l’eau limpide,

Humble secours par mes mains répandu ;

Il soutiendra votre destin timide,

Si tout un jour vous l’avez attendu !

Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine,

Semez vos dons à mon cher voyageur !

Ne souffrez pas que quelque voix hautaine

Sur son front pur appelle la rougeur.

Que ma prière en tout lieu le devance ;

Dieu ! que pas un ne le nomme étranger !

Aidez son cœur à porter notre absence,

Et que parfois le temps lui soit léger !