Deuxième ode triomphale

By Raymond Tailhède

Written 1887-01-01 - 1926-01-01

Muse, dont la pensée est la lumière même,

Brûle-moi de ces feux

D'où naissent à la fois la beauté d'un poème

Et la splendeur des cieux.

Que ces vers aujourd'hui, Muse, que tu m'inspires,

Passent les autres vers,

Comme fait s'amollir le bruit des grandes lyres

Le tonnant Univers !

Je ne formerai pas une entreprise vaine,

Pour un faux idéal,

Si je te chante, fleur de la raison humaine,

Amour du sol natal,

Et si je sais unir aux pampres de ta vigne

Les verts lauriers vivants,

En Camille Delthil honorant le plus digne,

Moissac, de tes enfants !

Lui, dont la lèvre encore à nos oreilles tremble,

Que nous enseignait-il

Lorsque, par les coteaux, nous promenions ensemble,

Les soirs du jeune avril,

Lorsque du Brésidou jusques à Landerose,

Au seuil de sa maison,

La nuit faisait surgir un ciel d'apothéose

De l'immense horizon ?

Il disait le limon de cette plaine vaste,

Prodigue en lourds épis,

Fertile et chaude autant que les champs de Bubaste,

Près du Nil assoupis.

Royale sous la pourpre aux vendanges d'octobre,

Il nous disait aussi

Ton glorieux labeur et ta vie âpre et sobre,

Race du vieux Quercy.

La fin du jour errait dans les floraisons neuves,

Et l'on voyait encor

Un fluide métal à la pointe des fleuves

Darder sa flèche d'or.

L'odeur que respira de colline en colline

L'espace aérien,

Et qui fait tressaillir d'émotion divine

Un cœur virgilien,

Le rappel musical des voix au loin perdues,

Et l'ombre sur nos yeux,

Tout te sollicitait, Maître des étendues.

Silence harmonieux !

« Les dieux ne valent pas, certes, ce que nous sommes,

Alors nous disait-il,

« Cette terre est sacrée : elle produit des hommes ! »

Toi, Camille Delthil !

Toi, Camille Delthil, flamme non consumée,

Dressée au plein azur,

L ornement et l'honneur de cette terre aimée,

Poète, homme, esprit pur !

Homme trois fois humain ! qu'une triple couronne

Illumine son front,

Que la foule accourue au retour de l'automne,

Que tous ceux qui viendront

Le célèbrent ; et moi, sur ces cordes dociles,

Et j'en ai la fierté,

Pour n'avoir pas jugé les Muses inutiles,

Humble dans ta beauté,

Moissac, je te salue entre toutes les villes !