Devant paris

By Henri Vallon-Colley

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Héros de Mont-Saint-Jean, cuirassiers intrépides,

Grenadiers de Wagram, d’Eylau, des Pyramides,

Soldats du pont d’accole, et vous, vieux d’Austerlitz,

Regardez : l’étranger est là, devant Paris.

Le spectacle est navrant, la catastrophe immense :

Trente départements de la vaillante France

Par lui sont occupés ; il dicte, hélas ! des lois

A la postérité des valeureux Gaulois.

Vous ne pouvez venir : la tombe vous arrête.

Ah ! si vous paraissiez, ayant à votre tête

Napoléon le Grand, le barbare Germain

De son pays bientôt reprendrait le chemin.

Sans combattre, pourtant, Paris ne peut se rendre :

Tous ses enfants sont prêts ; ils veulent le défendre.

Si le génie au feu conduisait la valeur, —

Mais tel n’est pas le cas, — Paris serait vainqueur.

Depuis trois mois déjà, la ville universelle

Réalise, accomplit ce qu’on attendait d’elle.

Plus de plaisirs, de mots, plus de légèreté :

Du sérieux, des faits, de la ténacité.

Lorsque des assiégeants ils se trouvent en face,

Les soldats-citoyens rivalisent d’audace,

Marchent avec sang-froid au drapeau blanc et noir,

Et tombent en faisant noblement leur devoir.

Voyant que dix combats, trois sanglantes batailles,

Sans effet sont restés, le maître de Versailles,

L’empereur très-chrétien, blessé dans son orgueil,

Dit : « Je veux que Paris devienne le cercueil

De tous les Parisiens. Pourtant, de mon ministre

Sachons le sentiment. » L’homme fatal, sinistre,

Apparaît aussitôt. Le vieux monarque, alors,

Lui soumet son projet, sans gêne, sans remords.

Bismarck, dissimulant avec peine un sourire,

Répond : « Certes, l’idée est lumineuse, Sire.

Essayons, Majesté, sans perdre un seul moment,

De la réaliser par un bombardement. »

Bientôt de tous côtés les canons Krupp se meuvent,

Et, serres, sur Paris les projectiles pleuvent.

Des forts les défenseurs, que l’on n’a pu chasser,

Frémissent de colère en les voyant passer

Suivons-en quelques-uns. Ici, c’est une bombe

Qui sur un externat de jeunes filles tombe.

Foudroyant est l’effet : dix cadavres épars

Attestent l’odieux du plus brutal des arts.

Là-bas, c’est un boulet qui, par une nuit noire,

Après avoir décrit sa rouge trajectoire,

Blesse ou tue, endormis, plusieurs petits enfants,

Un vieillard, leur aïeul, mais pas de combattants.

Plus loin, à l’hôpital, un horrible ravage

Est fait par un obus : Des êtres de tout âge

Et de tous les pays, des innocents, enfin,

Meurent en maudissant l’empereur-roi germain.

Guillaume le Grand, lui, pendant que l’on bombarde

Sans pitié des enfants, entouré de sa garde,

Informe les badauds, les penseurs de Berlin,

Qu’à Versailles le temps est froid, le ciel serein ;

A sa reine hypocrite, à sa bigote femme,

Par l’ordre de Bismarck, envoie un télégramme

Finissant par ces mots : «Oui, la Divinité,

Crois-le, chère Augusta, combat à mon côté. »

Orgueilleux potentat, ton immoral empire

Est fondé dans le sang. Or j’ose te prédire

Qu’il ne durera pas. Aujourd’hui ? Non, demain,

Ton successeur, ton fils Fritz, en verra la fin.